| Claude Cossette
professeur titulaire de publicité
sociale à l'Université Laval

Colloque « LA
QUALITÉ DE LA LANGUE... APRÈS
LA LOI 101 » Conseil
de la langue française
« Langue
publicitaire et langage populaire » 
La langue et
l'image sont, pour le publicitaire, des outils privilégiés de communication. Nous sommes là pour
réfléchir à la qualité de la langue
publique et publicitaire. Cela suscitera peut-être plus
de points d'interrogation que de réponses définitives.
Néanmoins, je vais vous faire part de quelques réflexions
sur cette matière.
LA RESPONSABILITÉ PROFESSIONNELLE
Le publicitaire est un communicateur mais c'est un communicateur à la
solde d'un producteur. Je le définirais caricaturalement
comme « le porte-voix de l'annonceur ». Sa formation
et son expérience en font un spécialiste de la
persuasion (qui n'est pas toujours « clandestine »... à moins
que toute persuasion le soit toujours!). Si donc un producteur-annonceur
fait appel à ses services, c'est d'abord pour ces connaissances-là,
pour cette habileté estimée. Dans cette optique,
la langue n'est alors qu'un outil, qu'un moyen utile pour
arriver aux fins convenues : la communication persuasive.
La première responsabilité du publicitaire réside
dans ses capacités à comprendre les objectifs
de communication du client-annonceur et à identifier
les moyens les meilleurs pour atteindre ces objectifs. La langue
devra donc se mouler aux exigences de la responsabilité professionnelle,
stricto sensu, du publicitaire. Si, par la suite, interviennent
des préoccupations quant à la « qualité de
la langue employée » dans les messages, elles
seront accessoires. C'est ainsi en tout cas, que l'on convient
de compartimenter les responsabilités de nos jours...
LA RESPONSABILITÉ MORALE
J'avouerai cependant que le publicitaire auquel je
viens de faire allusion est un publicitaire impersonnel.
Le publicitaire
quotidien, le publicitaire en chair et en os, est
la plupart du temps mû par des motifs supplémentaires. Inextricablement,
d'ailleurs. Car le publicitaire quotidien est aussi, comme
M. Toulemonde et dans des proportions diverses selon l'individu
: un citoyen, un esthète, un missionnaire, etc... ou
tout simplement un négligent ou un pressé. Et
c'est ici qu'intervient sa responsabilité morale face à la
société à laquelle il s'adresse : il doit « respecter
son public ». Mais comment, sur le plan de la langue,
se manifestera ce respect? par l'emploi d'une langue correcte
mais froide? par l'usage d'une langue populaire mais touchante?
Encore une fois, le publicitaire est d'abord communicateur
avant d'être philologue. Son métier est de transmettre
une information tout en arrivant à toucher son public.
Et les qualités précises de ce public (telles
qu'elles auront été résumées dans
la « définition de la cible ») feront qu'il
emploiera un langage correct, élégant ou affecté,
un parler familier, trivial ou vulgaire, ou encore un style
descriptif, poétique ou dramatique. Il pourrait donc
arriver qu'un publicitaire se trouve en contradiction avec
lui-même : par exemple, quand il « sent » professionnellement
qu'il doit avoir recours à un style carrément
populiste alors même qu'il se sent l'obligation sociale
d'utiliser un langage châtié. Mais cette situation
paradoxale n'est pas nécessairement fréquente.
LA PRATIQUE QUOTIDIENNE
Dans la pratique quotidienne, se dessine un modus
vivendi aux multiples facteurs d'influence.
D'abord, chaque agence de publicité transmet (le plus
souvent, tacitement) sa philosophie propre. Dans une étude
de la Commission Gendron1, datant donc de six ans déjà,
on tentait de faire préciser la philosophie des « agences
de publicité dont le siège social est au Québec ».
Les enquêteurs avaient défini trois niveaux
de langage :
le langage populaire : v.g. : « À part det'ca,
je calcule, moé, que la femme, sa place, c't'aà maison ».
le langage correct : v.g. : « De toutes façons,
pour moi, la place de la femme; c'est à la maison ».
le langage élégant : v.g. : « De toutes
manières, j'estime quant à moi, que la place
de la femme est à la maison ».
1 SORECOM Étude E-4 : Le Français utilisé par
les agences de publicité au Québec, Commission
d'enquête sur la situation de la langue française
au Québec, Québec 1973. [retour au texte]
Plus de la moitié de ces agences optaient pour le langage
simplement « correct »tandis qu'un autre tiers
optaient pour le français « élégant » (c'est
cependant, plus des deux tiers des agences anglophones canadiennes
qui optaient pour le français « élégant »).
Par contre, aucune de ces agences ne disait opter pour le français « populaire » et
cela, même si près d'un tiers croyaient qu'il
devrait être permis d'utiliser le « joual), dans
les annonces. D'autre part, plus de la moitié croyaient « qu'il
est plus important de se faire comprendre que de rédiger
un texte publicitaire sans faute » (comme disait Molière1
: « Quand on se fait entendre, on parle toujours bien »).
Toutefois, chaque rédacteur-concepteur a là-dessus
ses vues personnelles. Pour l'un, l'utilisation du « français
international » se fait nécessairement au détriment
d'une certaine spécificité québécoise
et, par ricochet, de l'efficacité persuasive. Pour l'autre,
utiliser le langage du menu peuple, c'est encourager le nivellement
par le bas en utilisant une terminologie vague, un vocabulaire
passager, et des constructions inélégantes.
Selon l'assurance de l'individu, la grosseur de l'entreprise
ou ses structures administratives, le rapport de force entre
les parties sera bien différent. En réalité,
ce sera un assez grand nombre de personnes qui donneront leur
avis sur la qualité du français employé (tant
chez l'annonceur que dans l'agence, d'ailleurs). Le consensus
qui s'établira sera finalement conforme à ce
qui est acceptable pour la société en général.
En définitive, — comme pour le concept « d'obscénité » — les
critères d'évaluation de ce qu'est le « bon
français » évoluent dans et par la société québécoise
: « le public est le véritable auteur du langage
et son vrai conservateur » (Comte).
UN MAL UNIVERSEL
Si on se plaint parfois de la qualité du français
des publicitaires, c'est qu'on ignore l'état du français
commun. Les publicitaires ne sont, dans cette affaire aussi,
tout au plus un miroir social. Slogans créés
et textes rédigés répondent aussi aux
courants qui parcourent la société et que l'on
peut assimiler aux modes et normes :
1 Les Femmes savantes, II, 6. [retour au texte]
on peut penser aux
calembours faciles (« l'esprit des
sots », disait Claude Jasmin) comme « Le Coq rôti
c'est coq chose », les « Aide-toi et Shell t'aidera », « Je
repars en oeuf », « À la banque TD on peut
t'aider », etc.
on peut relever les élisions populistes et formes bâtardes
comme le célèbre « Lui y connaît ça » de
Olivier Guimond, les « Sprite itou c'est clair et net », Ç'a
ben d'l'allure », les « Ça c't'à mon
goût », etc.
on peut mentionner les équivoques inutiles comme les « Modérez
vos transports », les « Eau secours », « Tout
le monde s'attache au Québec », « Mêlez-vous
de vos oignons », « On est plein d'soupe »,
etc.
(Par contre, un certain nombre de néologismes sont pertinents
et ont prouvé leur succès tels « l'incola » ou « Le
chnac ».)
On sait aussi que plus des deux tiers des messages diffusés
au Québec sont pensés en anglais1. Un certain
nombre de publicitaires sont donc minés par cet état
de fait : ils pensent que « le français est moins
souple que l'anglais et que son vocabulaire est moins riche
et moins imagé »2. Quelle conviction désastreuse!
Souvent, ces idées sont répandues par des transfuges,
des individus qui, par le biais d'une phonation francophone, émettent
des idées de cerveaux anglophones. Par exemple, ils
travaillent depuis 15 ans chez McQuelquechose où, parce
qu'ils savent s'exprimer dans la langue de leur patron unilingue,
on les a répérés comme des canadiens-français
compréhensifs voire intelligents; ou encore ils traduisent
en permanence les thèmes et les slogans anglo-générés
pour lesquels ils se découragent d'arriver à trouver
le mot juste (traduttore, traditore1). Parfois, les mêmes
idées sont diffusées par des ignorants de leur
langue, tout simplement.
Mais revenons quelques moments à la question de la traduction.
La pratique de la « traduction communicationnelle » (pourrait-on
dire!) oblige à traduire l'esprit plutôt que la
lettre. Cela oblige à une créativité certaine
et, parfois, à une certaine liberté. J'ai lu
récemment sur une affichette bilingue vantant les mérites
des maillots moulants pour femmes que les « body clothes » étaient
des « habits de corps » : piètre traduction!
Il y a quelques années, nous étions confrontés à un
problème de traduction similaire et les « body
shapers » sont devenus en québécois, les « profilantes » :
néologisme évocateur, poétique et descriptif
tout à la fois.
Il arrive quand même, bien sûr, que la stratégie
publicitaire incite à conserver des mots anglais. C'est
le cas pour les noms de marques même si des termes comme
Mayfair, Maxwell House ou Dove perdent une grande partie de
leur charge émotive pour les Québécois
(soit parce que, traduits, ils sont incompris, soit parce qu'ils
n'évoquent aucune réalité culturelle).
C'est pourquoi, depuis quelques années, certains annonceurs
ont accepté de rebaptiser leur produit : Mr Clean est
devenu M. Net (M. Propre, en France), Mr Salty — Capitaine
Bonsel, le Car — La Cinq (la Renault 5 en France)...
LE « BON LANGAGE » PUBLICITAIRE
Finalement, il advient dans la plupart des cas que la qualité linguistique
rejoint la qualité commun icationnelle. D'après
la Commission Gendron2, c'est près du tiers des publicitaires
qui définissaient la bonne publicité comme celle
qui est « claire, brève et précise »;
un autre 10 % pensaient carrément que c'est « celle
qui est écrite en bon français ». C'est
donc dire qu'il existe, chez les publicitaires, la conscience
claire que la bonne publicité se sert du bon français.
Les publicitaires doivent diffuserdes messages qui touchent à la
foi la tête, le coeur et le ventre. En communication
de masse, cela veut dire user du « plus petit dénominateur
commun » : des messages courts, des mots simples.
1 D'après une recherche conjointe du Ministère
des Communications du Québec et du Publicité-Club
de Montréal. [retour au texte]
2 Commission Gendron, op. cit. [retour au texte]
1 Un traducteur c'est un traître (aphorisme italien).
[retour au texte]
2 op. cit. [retour au texte]
Le linguiste américain Georges Zipf1 a démontré statistiquement
l'universalité de ce postulat : plus les mots sont courts
plus ils sont employés et plus ils sont employés
et connus, plus ils sont raccourcis. D'ailleurs, Winston Churchill
qui s'y connaissait en persuasion affirmait : « Short
words are best and the old words when short are best of all ».
La meilleure langue publicitaire est, de toute évidence,
le langage populaire.
ENVOI
Je m'en voudrais de terminer ce court exposé sans mentionner
des avenues qui pourraient conduire à l'amélioration
de la langue publicitaire. Je le ferai très simplement
en rappelant deux citations.
La première est une des recommandations (article 90)
de la Commission d'enquête sur la situation de la langue
française au Québec2 qui se lit comme suit : « Susciter
la création, au niveau universitaire, d'une véritable école
francophone de publicité, qui assurerait la formation
professionnelle des publicitaires sur tous les plans commercial,
technique et linguistique ». Que je sache, aucune des
universités du Québec n'est en voie de s'engager
vers ce but (ni les facultés de sciences de l'administration,
ni les départements de communication, ni les écoles
d'arts graphiques, ni les programmes de lettres, ni...). L'industrie
publicitaire devrait donc assumer, comme un de ses devoir premiers,
la poursuite de ce but : la mise sur pied d'un programme universitaire
de formation professionnelle en publicité. Une formation
supérieure ne pourrait qu'améliorer la qualité de
la communication publicitaire dans tous ses aspects, y compris
l'aspect linguistique.
1 Zipf, G. K. Human
Behavior and Principle of Least Effort, Harper & Row, New-York
1966. [retour au texte]
2 Commission Gendron, op. cit. [retour au texte]
La deuxième citation est doublement stimulante : c'est
l'avis d'un homme de réflexion sur le langage, c'est
un exemple de « bon français persuasif ».
Je cite :
«
Le parler que j'aime, c'est un parler simple et naïf,
tel sur le papier qu'à la bouche,
un parler succulent et nerveux, court et serré,
non tant délicat et peigné comme véhément
et brusque ».
(Montaigne, Essais, I, 26)

Claude
Cossette, professeur titulaire
Département
d'information et de commuication
Université Laval |