3. LE MONDE ASTUCIEUX DE LA CONSOM-ACTION
La simplicité volontaire n’est pas une idée tout à
fait nouvelle. Sous certains aspect, le mouvement hippie était un mouvement
de simplicité volontaire. Joan Ranson Shortney publiait en 1961 un
petit livre intitulé How
to Live on Nothing; il est devenu un best seller dans le monde du
flower power.
On deuxième souffle s’est fait sentir vingt ans plus tard. Plusieurs
titres ont été publiés en anglais dans les années
1980 comme Voluntary
Simplicity de Duane Elgin (1981) ou même en France La
Simplicité volontaire (1986) de Malie Montagutelli. C’est
alors que se dessine le mouvement de la simplicité volontaire.
Ces livres ont été écrit par des gens qui ressentaient
déjà un écoeurement face à la publicité
envahissante et à la surconsommation consécutive. Or les excès
suscitent toujours une réaction et c’est ainsi que la surconsommation
donne naissance à la consom-action. Cela commence par les citoyens
les plus renseignés, ceux qui réfléchissent et qui aperçoivent
les problèmes à l’horizon de la surconsommation. Consommer,
c’est consumer: viendra un moment où le saccage des ressources
sera devenu désastre. Or les visionnaires, par prévention, passent
à l’action.
Je vais maintenant esquisser les fondements de la simplicité volontaire,
puis je vais énumérer un certains nombre de questions que suscite
la société de consommation, et finalement, je vais proposer
aux “simplicitaires” des actions concrètes.
a) Pourquoi la simplicité volontaire?
La simplicité s’impose dans trois circonstances. Elle est involontaire
quand elle est obligée à cause de conditions économiques
: nos grand mères la pratiquaient jusqu’à, littéralement,
amasser les bouts de ficelles. Elle est insconsciente quand elle se donne
en exemple généralisé dans un milieu donné : les
artistes, les jeunes ou les marginaux la pratiquent souvent sans le savoir.
Elle est volontaire quand elle est le résultat d’une réflexion
poussée sur la meilleure façon de mener “la belle vie”.
La simplicité obligée.
Dans beaucoup de pays, des gens pratiquent une simplicité obligée.
Même au Québec, beaucoup de gens à petit revenu sont contraints
à un genre de simplicité : ils ne peuvent se payer le grand
logement, ne peuvent rêver de la belle voiture neuve et leurs enfants
ne peuvent prétendre au dernier gadget électronique. C’est
le cas des citoyens dont le revenu se situe au-dessous du seuil de pauvreté.
À Montréal, 52% des personnes seules, 50% des personnes handicapées
et 62% des aînés vivent sous le seuil de pauvreté.(Le
Conseil canadien de développement social) S’ils sont dotés
de l’intelligence budgétaire, ils pratiquent forcément
la simplicité; ils ne peuvent faire autrement.
La simplicité inconsciente. Beaucoup aussi
pratiquent une simplicité inconsciente. C’est le cas de nombre
de “marginaux” de toutes sortes, artistes, membres de groupes
religieux, drop out et autres. Ces gens pratiquent la simplicité parce
qu’ils aiment mieux penser que dépenser: leurs énergies
sont réservées à d’autres activités que
la consommation. Combien d’artistes vivent avec un minimum vital, réduisant
leurs besoins au minimum et consacrant leurs forces à la création?
La simplicité volontaire. Puis il y a
ceux qui pratiquent volontairement la simplicité. C’est pour
eux un choix réfléchi. Ils se sont informés, ont analysé
l’information recueillie, ont médité, puis ont tiré
des conclusions. Ils ont pris en considération des données d’ordre
économique, écologique, démographique, sociologique,
éthique… et sans doute d’autres données encore,
puis ils ont décidé de changer leur manière de vivre.
Sur le plan économique, ils ont vite compris que l’on ne peut
dépenser plus d’argent qu’on en dispose sans finir par
payer, dans une spirale grandissante, une partie de plus en plus grande de
ses revenus en intérêts payés aux riches. Sur le plan
démographique, ils ont intelligemment calculé qu’il est
impossible que tous les habitants de la Terre vivent au niveau de vie qu’est
celui de notre pays; il faudrait l’équivalent de sept Terres
pour que la chose soit possible. Sur le plan sociologique, ils voient bien
les ravages que la soif d’argent et de biens crée sur la famille,
sur la santé, sur la culture, sur le système des valeurs. Sur
le plan éthique, ils considèrent injuste d’accaparer en
gaspillage des ressources limitées, ce qui empêche forcément
d’autres citoyens de profiter des mêmes biens; voire, ils se sentent
coupables de pratiquer des manières de vivre qui ne leur permettent
plus de profiter pleinement de la plus grande richesse que la Vie leur propose
: le temps.
Parce qu’ils prennent à coeur l’avenir de la Terre, parce
qu’ils éprouvent de l’empathie envers les démunis,
parce que les accros de la consommation leur posent question, parce qu’ils
veulent proposer un modèle alternatif à leurs jeunes, mais surtout
parce qu’ils veulent consacrer leur temps et leurs forces à autre
chose qu’à enrichir les gens d’argent, les adeptes de la
simplicité volontaire identifient un nouveau mode de vie.
b) Questionner la société de consommation
La première étape sur la voie de la simplicité de vie
est le questionnement. Quand on remet en question sa façon de vivre
même, mille questions surgissent à l’esprit.
Question: Quelle est la différence entre désir et besoin? Les
publicitaires prétendent qu’ils ne créent pas de besoins,
qu’ils ne font que débusquer des besoins latents. Mais ces “besoins”
dont ils parlent ne sont la plupart du temps que des désirs superficiels
: l’achat d’une 3e auto ou d’un 5e paletot répond-il
à un besoin? Quand les consommateurs achètent, ils le font souvent
impulsivement, accrochés par les tactiques des marketers : ils satisfont
alors les besoins des gens d’argent.
Question: Quand y a-t-il surconsommation? Nous devons tous consommer : chaque
jour, nous utilisons quelques centaines de litres d’eau potable, consommons
3000 calories de végétaux et de viandes, des matières
premières pour nous vêtir et nous abriter, des énergies
pour nous chauffer, ainsi de suite. Mais quand nous produisons tellement de
déchets que nous ne savons plus où les enfouir ou les incinérer,
que nous nous empiffrons tellement que près de 50% d’entre nous
dépassons le poids santé, sommes-nous des consommateurs ou des
gaspilleurs?
Les publicitaires utilisent les médias de masse et les autres pour
nous persuader de consommer toujours davantage : ceux qui les paient doivent
toujours vendre davantage, doivent couper dans le prix de revient (dont les
salaires), doivent dorer les produits d’une “image de marque”
afin de les faire payer plus cher encore et ainsi réaliser plus de
profits. Les médias survivent d’ailleurs que par la publicité:
la télé, la radio et la moitié des journaux sont payés
par la publicité. Pas étonnant alors que, hormis quelques exceptions
comme Le Devoir, ces bailleurs de fonds maîtrisent les médias
qui ne servent finalement qu’à promouvoir la consommation.
Question: Qui a accès à la persuasion par les médias
de masse? Les gens d’argent. La communication sociale fait figure de
parent pauvre face aux budgets que détiennent les gens d’argent.
Ainsi, les campagnes de prudence au volant ou d’économie d’essence
sont dérisoires faces aux sommes faramineuses qui sont englouties en
publicité par les fabricants de véhicules moteurs en faveur
de véhiculenes toujours plus gros, plus luxueux et plus énergivores.
On peut dire la même chose pour les campagnes pour la bonne alimentation
face aux budgets des chaînes de fast food, ou de l’exploitation
des petites gens du tiers-monde par fabricants de vêtements logotypés
pour nous vendre toujours plus de guenilles à des prix dérisoires.
On peut se demander encore… Doit-on réglementer la publicité
et autres propagandes socio-économiques ? Pour le moment la publicité
est surtout autoréglementée. Est-ce la meilleure façon
de protéger les citoyens. Question: Quelles sont les ressources auxquelles
tout le monde a un DROIT d’accès strict ? L’air et l’eau
sont-ils des biens comme les autres ou une multinationale a-t-elle le droit
de les mettre en marché avec profits? Question: À qui profite
le pillage des ressources non renouvellables? Aux gens d’argent de notre
génération, mais est-ce que l’on pense ainsi à
nos descendants? Question: Quelle rôle joue la solidarité dans
les sociétés avancées? Solidarité entre générations,
entre groupes sociaux, entre pays? Question: Dans quel état laisserai-je
la Terre à mes petits enfants? Qu’est-ce que je peux faire pour
travailler à un monde meilleur, pour laisser derrière moi un
monde meilleur?
c) Des actions pour les “simplicitaires”
Il faut donc réfléchir sur notre façon de vivre. Est-elle
la plus intelligente? Réfléchir puis agir. On peut se renseigner
par les livres, les conférences… les colloques; on peut échanger
par Internet. On n epeut changer le monde mais on peut se changer soi-même,
changer ses façons de consommer, de vivre, de profiter de la vie. Puis
on fait le premier pas. Ce faisant, on se met en marche vers une vie meilleure,
une vie plus simple, volontairement simplifiée…
Je vous suggère ici quelques façons d’agir qui iraient
dans le sens de la simplicité volontaire.
La 1re façon: Acheter humain
En achetant « humain », on coupe l’herbe sous le pied des
prédateurs. Acheter à la binnerie du coin, démarrer des
coopératives, encourager le commerce équitable, boycotter les
grandes multinationales sont des façons d’acheter humain. De
payer plus cher parfois mais de pouvoir obtenir en prime le service et la
relation humaine. Les Wal-Mart, Future Shop, Home Depot et Bureau en gros
vous garantissent les prix bas avec droit de retour, mais quelle est la disponibilité
et la compétence des vendeurs? Sans compter qu’ils détruisent
le réseau des petits commerces locaux avec leur diversité.
Simcha Leibovich, un immigré roumain, a installé sa petite épicerie
rue Saint-Laurent en 1947: « Les gens du quartier savent qu’ici
on trouvent des fruits frais moins chers que chez Profitgros. Aujourd’hui,
la plupart des gens magazinent selon les spéciaux dans les circulaires;
ils comparent les produits entre eux et vont en voiture acheter où
c’est moins cher. C’est une sorte de perte de temps et d’essence.
Chez moi, c’est toujours moins cher. Une mangue que je vends 99c, c’est
1,99$ ailleurs. Au lieu de dépenser en publicité, je peux offrir
des prix vrais.» (Urbania, hiver 2003)
Une 2e façon d’agir : Dénoncer les
excès de la publicité
Par ailleurs, on peut jeter un oeil plus attentif à la publicité
qui nous matraque chaque jours, y repérer les sophismes, les contournements
de la loi et autres excès. On peut ensuite dénoncer ces excès
par des lettres des lecteurs dans les quotidiens ou des opinions exprimées
sur les lignes ouvertes.
On peut participer à la Journée
sans achat avec son “Certificat d'exemption de cadeau”.
De manière générale, on peut fourbir ses armes en consultant
maints sites Internet dont je donne une liste.
Adbusters
: site canadien sur la contre-culture publicitaire
Les Casseurs de pub
: site français sur la contre-culture publicitaire
Conseil des normes de
la publicité : l'organisme d’autoréglementation de
l'industrie de la publicité
Les Prix du Cœur
de la Publicité des ACEF : vise à sensibiliser la population
à une consommation responsable et à introduire d’avantage
d’éthique dans la publicité
La Fédération
professionnelle des journalistes du Québec
Une 3e façon d’agir : Joindre les mouvements
alternatifs
De manière générale, il faut remettre en question la
surconsommation, la déréglementation et tutti quanti que les
néo-libéraux nous présentent comme inévitable.
On peut le faire en participant au mouvement altermondialiste.
Réseau de vigilance
: 55 organisations qui surveillent la monté de la droite au Québec
Attac-Québec
: Association québécoise pour la Taxation des Transactions financières
pour l’Aide aux Citoyens
Altermedia
: répertoire des médias alternatifs du Québec
CEMAQ : Centre des
médias alternatifs du Québec
L'Aut'journal :
mensuel indépendant, ouvrier et populaire
Chaire d'études
socio-économiques de l'UQÀM du prof Léopold Lauzon
Une 4e façon d’agir : Donner sa chance
au pouvoir féminin
On le sait la testosterone est nécessaire pour entretenir la Vie, mais
comme en tout, un excès de testosterone peut causer des ravages; les
mâles sont dominateurs, guerriers et matérialistes. Or depuis
des millénaires, les hommes ont dominé en sciences, en philosophie
ou en art culinaire; cela a donné la Terre telle que nous la connaissons
maintenant, ce qui n’est pas toujours réjouissant.
« La femme
semble différer de l'homme Charles Darwin, 1871 |
Je pense que la femme est venue après l’homme dans l’évolution
de l’humanité ;-) C’est pour cette raison que la femme
est, en un sens, plus humaine: c’est elle qui prend soin des vies fragiles,
elle sans doute qui a inventé l’agriculture, elle qui tient le
fort pendant que les hommes sont partis en vadrouille, elle qui écoute
et comprend, elle qui recherche les points de conciliation au lieu de sortir
les poings quand elle fait face à des points de différence.
Il est temps de voir ce que le monde deviendrait s’il était façonné
par des intelligences essentiellement féminines. Pour cela, il faut
que les hommes les plus intelligents acceptent de faire un pas de côté
pour laisser le gouvernail “à cette femme qui se cache, dit-on,
derrière chaque grand homme”.
Et pour cela, commencer par dénoncer les hommes publiques (et les femmes
publiques!) qui affichent des positions sexistes, par repérer les mass
media —chaînes de télé, films, salles de spectacle,
musiques, ainsi de suite— qui font jouer des rôles dégradants
ou subalternes aux femmes, par porter plainte contre les publicités
qui font clairement jouer un rôle sexiste aux hommes et aux femmes.
Bref, il faut commencer par apercevoir, puis à dénoncer.
Une 5e façon d’agir : Faire vibrer son âme
Le matérialisme est à l’opposé du spirituaslisme,
les consommateurs compulsifs sont rarement des méditatifs. Alors une
façon d’agir dans le sens de la simplicité volontaire,
c’est de miser sur les activités de l’esprit, en particulier
sur l’art et la culture.
Le Jésuite ouvrier Pierre Sempé écrit: « L’art
est une trève dans la lutte entre riches et pauvres, une oasis de liberté
dans le quadrillage policier des idéologies, un travail passionnant
pour son créateur et un repos nécessaire pour le travailleur
sans passion […] La culture ne rapporte pas, à l’inverse
de la consommation dont les taxes fournissent au gouvernement la meilleure
part de ses ressources; mais elle développe l’intelligence, décape
le vernis des discours creux, elle démasque toute propagande, elle
aide à prendre conscience de sa propre aliénation: son action
est libératrice. (Vivre en marge, 1973)
Oui, un citoyen qui cotoie l’art est un citoyen qui développe
son intelligence. Mais quand je dis “art”, je ne pense pas à
l’art des industries culturelles qui concoctent une culture sans profondeur
pour endormir les spectateurs et emplir les poches de ses bailleurs de fonds.
Je pense à l’art innovateur, l’art authentique, à
l’art qui sugit du plus profond du coeurs de ses créateurs. Un
citoyen qui se laisse emporter par une oeuvre littéraire, qui vibre
au son d’une musique de qualité, qui se laisse éblouir
par une oeuvre visuelle, est un citoyen qui grandit en son âme. «
Et rien n’est plus dangereux pour un gouvernement qu’un citoyen
qui réfléchit et pose des questions, plus menaçant pour
la publicité et le commerce, qu’un client qui a du goût,
plus nuisible au progrès de l’économie qu’une personne
douée du sens du gratuit. […] Alors que le discours officiel
prêche la consommation, la culture en constitue l’antithèse
et l’antidote » résume Pierre Sempé (Vivre en
marge, 1973)
Oui, consommer ne rend pas heureux. Tout être humain est fondamentalement
un créateur; il ne peut savourer un sentiment de réalisation,
de plénitude, que s'il crée lui-même. Seule la création
lui permet d'exister pleinement. Ceux qui ne créent pas doivent trouver
compensation; cela se manifeste souvent par une frénésie à
“avoir”: avoir un beau bungalow, une rutilante auto, une troisième
radio, un gros bateau, un sixième manteau... On se rabat sur la consommation...
dans laquelle l'âme se consume. Dans notre civilisation de l'obsolescence,
on sent bien, en effet, que tout se démode, aussi bien les idées
que les objets —quand ce ne sont pas les êtres humains eux-mêmes
! Pour s’en défendre, il faut se défendre de l’envahissement
publicitaire.
Mais le travail de résistance à la consommation n’est
jamais fini. Comme le rappelle, le médecin-psychanalyste Scott Peck:
« La société d’aujourd’hui est gouvernée
par le matérialisme. Cela ne signifie pas simplement que nous sommes
accros à la consommation, à ses emblèmes quels qu’ils
soient, ou que les choses nous tiennent en laisse. Cela signifie que nous
sommes accoutumés à ne penser qu’à elles. Seul
existe ce qui se voit et se touche. Tel est l’axiome d’un matérialisme
profondément ancré en nous.» (Le
chemin de l’âme, Laffont, 2003)