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Joel
S. Dubrow, responsable de la recherche en
communication chez Coke-Atlanta, explique ce qu'il
attend de la publicité : « Pavlov a
pris un objet neutre [la cloche] et l'a
associé à un objet significatif
[pour le chien, la viande], transformant le
premier objet en symbole du deuxième; c'est
grâce à la visualisation qu'il a
réussi à ajouter une valeur au
deuxième objet. C'est ce que nous essayons
de faire avec la publicité moderne. »
(Wall Street Journal, 19 janvier 1984)
L'aboutissement ultime rêvé par tous
les grands annonceurs est de transformer les
consommateurs en "chiens de Pavlov". Coca-Cola
Limitée a assez bien réussi : selon
Charles F. Frazer, professeur émérite
de publicité à l'université de
l'Oregon, il se consomme en Amérique du Nord
environ 395 canettes de 8oz de Coke par habitant,
et Coca-Cola vise des ventes accrues de 7% à
8% par année et promet à ses
investisseurs des rendements à long terme de
15% à 20%. (The Atlanta
Journal-Constitution, 27 janvier 2000)
Jean-Noël Kapferer, le
spécialiste internationalement reconnu de la
valeur des marques, explique dans Les Marques,
capital de l'entreprise : « La philosophie de
Coke tient dans le principe dit des trois A :
availability, affordability et awareness. »
(1998) Autrement dit faire en sorte que Coke soit
disponible partout, qu'il soit offert à un
prix abordable, et que le nom soit toujours "top of
mind" dans la tête du consommateur. C'est
pourquoi Coke est maintenant offert aux caisses des
Zeller's, près des pompes des stations
d'essences, et dans les corridors des
écoles. C'est l'aboutissement de campagnes
de publicité bien
orchestrées.
Dans la présente partie, nous allons
examiner quelques uns de ces aboutissements. Alors
que le Québec est constellé de 50,000
lacs, les québécois ont-ils vraiment
besoin d'acheter leur eau en bouteilles et de boire
autant de café ou de boissons gazeuses ?
Bien sûr que non : ils n'en ont pas besoin au
sens physiologique du terme, mais, comme nous
allons l'évoquer dans un premier temps, ils
ont un besoin-désir irrépressible de
le faire parce que "La publicité crée
des besoins" en ne présentant que des
demi-vérités, en jouant sur les
valeurs sociales et en séduisant
l'imagination avec ses images singulières et
ses beaux mots.
Dans un 2e temps, nous allons voir que "La
publicité attaque les terrains vierges".
Elle sollicite notre entourage dès que nous
naissons, nous courtise à l'école et
nous finirons par la retrouver dans notre
soupe
si nous ne la retrouvons pas comme
commanditaire de notre propre enterrement !
Dans un 3e temps, nous allons enfin constater
que "La publicité ramollit l'être".
Elle exacerbe les besoins du peuple « en pain
et en jeux » selon les mots que le
poète Juvenal (Satires) utilisait pour
stigmatiser le peuple romain; elle force les
médias à se censurer; elle diffuse
une culture matérialiste, tout cela menant
à un immense gaspillage de nos ressources
naturelles, de notre temps et de notre
créativité.
La publicité
crée des besoins
La publicité répond-elle
à nos besoins ou suscite-t-elle de nouveaux
besoins ? Voilà une question qui revient
régulièrement dans les conversations.
Les publicitaires expliquent alors qu'ils ne font
que répondre à nos besoins non
conscients; puis ils vous rappellent que l'esprit
du marketing lui-même est basé sur la
satisfaction des besoins du consommateur. «
Nous ne fabriquons et n'annonçons que ce que
le consommateur désire. Le consommateur veut
des voitures puissantes et rondes ? Nous en
fabriquons (et ne faisons pas comme dans les
économies planifiées où les
voitures sont désuètes et puent le
diesel !). Le consommateur veut des savonnettes
blanches et crémeuses ? Nous en fabriquons
(et nous sommes prêts à investir des
sommes faramineuses en recherche pour mettre au
point des savonnettes qui décrassent
facilement et exhalent leur fragrance
préférée !). Le consommateur
cherchent la nouveauté dans leur
façon de se vêtir ? Nous faisons des
efforts énormes pour que des
désigners géniaux dévoilent
chaque année de nouveaux prototypes dans des
défilés de mode coûteux !
».
Remarquons le glissement. La question
posée est: « La publicité
répond-elle à nos besoins ? ».
Or, au milieu du paragraphe, on en vient à
discuter de ce que « le consommateur
désire ». Là réside tout
le problème. Si on s'arrête aux
besoins stricts, la liste est courte. La liste des
besoins présentée en "échelle"
des plus impératifs aux plus facultatifs par
le psychologue Abraham Maslow en 1954 montre que
nous satisfaisons d'abord nos besoins instinctuels,
et que c'est seulement une fois ceux-ci
comblés que nous commençons à
ressentir des besoins d'un niveau supérieur.
Le publicitaire comprend que le citoyen ne songe
pas à acquérir une Mercedes s'il a
peine et misère à payer son
épicerie.
Toutefois, le publicitaire comprend aussi que
cette échelle n'est pas absolue car il sait
que, grâce au crédit à la
consommation, il peut éveiller chez les
consommateurs des rêves inatteignables
autrement; par ailleurs, dans les
sociétés riches, les gens moins
fortunés aspirent eux aussi aux loisirs,
à la valorisation personnelle, aux plaisirs
des relations interpersonnelles et sociales, etc.
Bref, les échelons sont moins pyramidaux
dans une société où les modes
de vie et les échelles de valeurs des
diverses "classes sociales" sont sans cesse
exposées aux modes de vie des autres classes
par les mass-médias
et les besoins,
titillés par la publicité.
Penchons-nous donc maintenant sur deux
questions discutées depuis toujours dans le
monde de la publicité : la 1re, une question
de morale : le mensonge en publicité; la 2e,
question, sociale, celle des différences
culturelles; puis, dans une troisième
section, nous tenterons une nouvelle fois de
détruire un mythe urbain durable, celui de
la "publicité subliminale".
MENTIR PAR EFFICACITÉ ?
Howard Morgens, président de Procter
& Gamble portait le jugement suivant sur la
publicité : « Nous pensons que la
publicité est le système le plus
efficace et le plus rentable pour vendre aux
consommateurs. Si nous découvrions un jour
de meilleures méthodes pour vendre nos
produits, nous abandonnerions la publicité
pour nous tourner vers ces autres méthodes.
» (cité dans La publicité selon
Ogilvy, 1983) Or P&G dépensent au
Québec 16 millions$ chaque année.
C'est dire que cette entreprise détient la
preuve que la publicité est
efficace.
Mais une question demeure : efficace à
quel prix ? Certains affirment que la
publicité est efficace parce qu'elle est
mensongère. Cette question revient
continuellement dans l'actualité si bien
que, au cours des années, cela a
suscité trois actions majeures : des lois
ont été votées par les
gouvernements québécois et
fédéral, un Code de normes a
été adopté par les
publicitaires et une enquête a
été conduite par des
théologiens.
La Loi sur la Concurrence C-34 est
promulguée par le Canada en 1985. L'article
70 précise: « (2) [
] est
susceptible d'examen le comportement de quiconque
donne [
] des indications au public
relativement au prix auquel un ou des produits
similaires ont été, sont ou seront
habituellement fournis [
] [On
déduit habituellement que le prix normal est
celui auquel on a, dans un marché
donné] vendu une quantité
importante du produit à ce prix
[
]. » C'est en vertu de cet
article que des entreprises sont condamnées
chaque année pour avoir tenté
d'induire en erreur les consommateurs quant au prix
auxquels elles offraient des marchandises.
Légalement, un publicitaire ne peut donc pas
conter de mensonge sur les prix.
La Loi sur la protection du consommateur P-40
est promulguée par le Québec en 1978.
L'article 231 précise : « Aucun
commerçant, manufacturier ou publicitaire ne
peut, par quelque moyen que ce soit, faire de la
publicité concernant un bien ou un service
qu'il possède en quantité
insuffisante pour répondre à la
demande du public [
] » L'article
248 précise : « Sous réserve de
ce qui est prévu par règlement, nul
ne peut faire de la publicité à but
commercial destinée à des personnes
de moins de treize ans. » Voilà donc
deux autres points de réglés : un, un
annonceur ne peut pas faire de la publicité
pour un produit s'il ne peut pas le fournir aux
conditions annoncées; deux, il ne peut
diffuser aucune publicité vers les enfants.
Au canada!
Par ailleurs, sentant la soupe chaude et
avant que l'État ne les contraigne par une
loi, les publicitaires se sont donnés un
Code de normes (déontologiques). Le premier
article du Code canadien des normes de
publicité traite du mensonge —ou,
plus positivement! — de la
véracité. Ce premier article se lit
ainsi : « 1. Véracité,
clarté, exactitude. (a) Les
publicités ne doivent pas comporter
d'allégations ou de déclaration
inexactes ou mensongères
énoncées directement ou implicitement
quant au prix, à la disponibilité ou
à l'efficacité d'un produit ou
service. [Un voeu pieux ?] Lorsque le
Conseil doit attester de la véracité
d'un message, il ne s'intéressera pas
à la légalité de sa
formulation ou à l'intention de l'annonceur.
Il considérera plutôt le message tel
que reçu ou perçu,
c'est-à-dire l'impression
générale qui s'en dégage.
[Ici, c'est bien, on insiste sur l'esprit de la
loi] (b) Une publicité ne doit pas
omettre une information pertinente de façon
à être mensongère. [Il faut
donc dire toute la vérité?] (c)
Tous les détails pertinents se rapportant
à une offre annoncée doivent
être clairement énoncés. (d)
Toute exclusion de responsabilité ou toute
information accompagnée d'un
astérisque ne doit pas contredire les
aspects importants du message, et doit être
présentée et située dans le
message de manière à être
très visible. [Autrement dit : il ne
faut pas contredire en petits caractères
l'offre alléchante que l'on fait en gros
caractères.] »
Mais il ne faut pas oublier que ce Code n'est
pas obligatoire comme une loi, ni comme un
règlement en découlant. Iain Ramsay,
professeur à la Osgoode Hall Law School de
l'Université York jugeait justement dans
Advertising Self-Regulation que « il ne semble
pas y avoir de tentative systématique pour
s'assurer que les publicitaires se conforment au
Code, et on ne sait pas si la Fondation de la
publicité [qui en est responsable] a
réussi à communiquer ses Normes au
milieu de la publicité. » Il ajoute que
« la Direction des pratiques commerciales de
Industrie Canada laisse entendre qu'on devrait
faire des efforts supplémentaires pour
transformer cette auto-réglementation en
réglementation. » (1996)
Les publicitaires eux-mêmes rougissent
parfois de ressentir qu'ils sont peut-être
« allés trop loin ». Aussi,
poussés par les groupes de pression, ils se
penchent de loin en loin sur la question de la
"publicité mensongère". Il existe peu
d'ouvrages sur le sujet; mais on trouve des
articles de questionnement éthiques dans des
revues spécialisées comme Journal of
Business Ethics ou Journal of Advertising, plus
précisément sur des sujets à
la mode comme la persuasion subliminale, les
rôles sexuels, la self réglementation
ou le quasi-mensonge. À ma connaissance, le
dernier livre publié sur les aspects
éthiques de la publicité date de 1931
(réédité en 1978 par Ayer). Il
s'agit de The Ethical Problems of Modern
Advertising qui rassemble les communications d'un
symposium d'universitaires et de professionnels
tenu à Chicago à l'époque.
Néanmoins, les publicitaires canadiens ont,
sous l'égide de l'École de
théologie de l'Université de Toronto,
patronné en 1972 un comité d'experts
dans le but de faire la lumière sur la
question du mensonge; il en a résulté
un maigre rapport intitulé Truth in
Advertising (1972) qui expose une position
très générale : la
publicité s'adresse à des «
personnes raisonnables » plutôt
qu'à des « personnes crédules
»
laissant conclure au lecteur que les
citoyens sont capables de distinguer le vrai du
faux des messages persuasifs.
Comme le chante Michel Rivard les
publicitaires sont « juste un peu menteurs
». Ogilvy se défend dans un chapitre
entier de son livre La Publicité selon
Ogilvy : « Personne n'affirme que la rotative
est diabolique parce qu'on l'utilise pour imprimer
de la pornographie; on l'utilise aussi pour
imprimer la Bible. La publicité n'est
diabolique que lorsqu'elle vend des objets
diaboliques » écrit-il. « Les
professeur d'université puritains,
ajoute-t-il, ne paraissent pas savoir qu'acheter
des objets est un des plus innocents plaisirs de la
vie, que vous ayiez besoin ou pas de ces objets.
» (1983)
Bref, la publicité ne ment jamais.
Mais elle ruse. Voici par exemple le texte d'une
annonce journal parue dans LaPresse du 29 juin
1999. Une pleine page blanche (avec une demi-page
rabattue sur elle même qui cache la suite du
message) étale ce seul gros titre aguichant:
« IL N'Y A PAS DE FRAIS ». Rien d'autre.
En dépliant le rabat, on se trouve devant un
espace d'une page et demie avec le titre : «
IL N'Y A PAS DE FRAIS/CACHÉS. » Et le
texte explique : « Contrairement à
certaines compagnies de téléphone
mobile
etc. » Puis le texte
énumère « Les nouveaux forfaits
Mobilité : [par exemple] 150 minutes
/29$ mois [
] Facturation à la
secondeÝÝÝ » Or, qui ira
lire les petits caractères de ce renvoi qui
dit : « Avec les forfaits numériques
[seulement]. Téléphone non
compris. Taxes, services optionnels et autres frais
(activation, accès mensuel au réseau,
interurbain et frais d'antenne) en sus. » Quel
consommateur peut savoir par cette annonce combien
lui coûtera son "forfait sans frais
cachés" ?
Daniel Pinard, animateur-vedette de la
gastronomie à
TéléQuébec, commente le
thème-accroche « DANS UN VERRE DE LAIT,
IL Y A AUTANT DE CALCIUM QUE DANS 2 1/2 TASSES DE
BROCOLI » Il écrit : «
Malgré ses prétentions scientifiques,
le message de la Fédération des
producteurs de lait du Québec n'a rien d'un
"message santé". Avec tout son savoir-faire,
le publicitaire le confirme, ajoutant à sa
phrase d'envoi, en contrepoint, une deuxième
phrase tout aussi vraie qui vient éclairer
la première. Mais cette fois, la
"vérité scientifique" fait place
à la "vérité affective". Voici
le message complet : DANS UN VERRE DE LAIT, IL Y A
AUTANT DE CALCIUM QUE DANS 2 1/2 TASSES DE BROCOLI.
Mais le brocoli, c'est pas tellement bon avec des
biscuits triple chocolat. Consentante, la victime
[nous mêmes!] sourit. Le chat
enfariné bondit. Ne reste plus qu'à
applaudir le rédacteur publicitaire. »
(LeDevoir, 9 juillet 1999)
La publicité ne ment peut-être
pas; elle séduit par ses entourloupettes.
Les jeunes aiment tous ces publicités qui
sont tellement humoristiques. « La
séduction, forme mondaine du mensonge, est
à l'oeuvre dans l'ensemble des rouages de la
société, là où le
pouvoir trouve un terrain propice à son
exercice » explique le logicien Marcel Boisot
dans La morale, cette imposture. Or la
publicité, c'est la parole du pouvoir
marchand; elle va donc aussi loin qu'elle peut
aller dans la séduction. La publicité
n'est pas trompeuse en ce qu'elle ne ment pas
directement. Le professeur Benjamin Singer de
l'université Western Ontario conclut son
livre Advertising & Society comme suit : «
Bien que la publicité soit [de nos
jours] peut-être plus subtile et moins
trompeuse, elle est plus envahissante au point de
faire partie de notre environnement de
manière plus inextricable que jamais. »
(1986)
Donc, les publicitaires ne mentent pas; ils
ne disent tout simplement pas "toute la
vérité". Mais ces roués
publicitaires sont payés de retour par les
citoyens. Tous les trois ans, Léger
Marketing publie un sondage sur les professions.
Dans le dernier de ceux-ci, on constate que les
pompiers sont en première place dans la
considération des citoyens (comme dans les
sondages précédents avec la cote
98%); viennent tout de suite après, les
infirmières suivies des fermiers, puis des
pharmaciens, des médecins, des scientifiques
et des enseignants. Bref, les plus admirés
sont ceux qui sont sur le front des services
essentiels. Le citoyen moyen n'est pas stupide et
sait reconnaître ceux dont il a
réellement besoin. En milieu de liste, on
trouve les policiers, les juges, les banquiers et
les gens d'affaires de même que les
environnementalistes, les entrepreneurs et les
propriétaires d'immeubles; on y retrouve
aussi les gens des communications : marketers
(57%), relationnistes (56%) et journalistes
(54%)
avec les maires et les échevins
(51%).
Dans un dernier groupe, on rencontre les
professionnels qui vivent de belles promesses :
fonctionnaires, avocats, courtiers en valeurs,
agents d'immeuble (±48%). Et en queue de
liste, se ramassent les administrateurs publics,
les syndicalistes et
les publicitaires en 47e
place sur la liste de 50 métiers
—seuls les devancent en enfer, les hauts
fonctionnaires, les vendeurs d'auto et
les
politiciens. (Léger&Léger,
Tendances Marketing 2000)
S'ENRACINER DANS LE TERROIR
Une publicité n'est efficace que si
elle s'enracine profondément dans le terreau
régional. Les tenants du global marketing
doivent en tenir compte. S'ils prétendent
toucher les cibles en faisant de la global
communication, ils se mettent le doigt dans l'oeil
: aucune publicité conçue à
NewYork ne peut, au Québec, atteindre la
même force de frappe que Monsieur B pour Bell
ou Claude Meunier pour Pepsi. Au printemps 2001,
Benoît Brière a déjà
tourné 100 messages publicitaires
différents pour Bell et, en 20 ans, Claude
Meunier en a tourné 75 pour Pepsi. Mois
après mois dans les sondages, la
publicité Bell se maintient comme la plus
remarquée étant mentionnée
spontanément par 18% des gens (alors qu'une
bonne publicité ne sera mentionnée
que par 2% des répondants).
Que les anglo-publicitaires le reconnaissent
ou pas, Québec est véritablement une
"société distincte". On peut le
refuser sur le plan politique, mais un marketer qui
l'ignore risque d'y perdre sa chemise. Une campagne
nord-américaine peut envoûter les
ontariens tout en frôlant l'insipidité
au goût des Québécois. En 1985,
Pepsi mise 10 millions$ sur l'hypervedette Michael
Jackson que, pour rajeunir son image, elle compte
utiliser dans tous ses marchés à
travers le monde. L'objectif, essayer de gruger des
parts de marché à Coke qui domine sur
la plupart des marchés. Or au Québec,
les conseillers publicitaires de Pepsi
réussissent à convaincre leur client
d'investir plutôt dans la vedette
québécoise de l'humour, Claude
Meunier. Avec le résultat que, en 1996,
Pepsi devance Coke de 20 points. Probablement, le
seul marché au monde où Pepsi domine
Coke. Coke s'en mord encore les doigts en l'an
2001. Mais est-ce qu'en 2001, c'est la chanteuse
pop Britney Spears qui deviendra la porte-parole de
Pepsi pour le Québec ? Pepsi vient d'offrir
50 millions$ à la chanteuse de 19 ans pour
qu'elle joue ce rôle à travers le
monde
Sur le plan de la communication persuasive,
le Québécois n'est pas un
nord-américain comme les autres. « Vous
prenez un francophone québécois au
hasard, vous lui posez une question sur les
adolescents, sur l'Église, sur toutes sortes
de choses dont les gens ordinaires discutent, sur
les attitudes qu'ils adoptent pour organiser leur
vie et pour comprendre le monde qui les entoure, et
vous trouvez une opinion différente de celle
d'un Canadien anglais typique » résume
Michael Adams, président de la firme de
sondage Environics de Toronto. (L'Actualité,
janvier 1992). Adams croit même que le
Québec est, plus que les autres parties du
Canada, une société post-moderne,
« à un degré atteint par peu
d'autres sociétés au monde »
ajoute-t-il. C'est-à-dire que les
Québécois ont coupé avec la
société traditionnelle, avec ses
valeurs; le Québécois prend ses
décisions d'après une morale
personnelle.
Pour les marketers, les
Québécois sont des gens de plaisir
plutôt que des gens de devoir comme les
autres canadiens. Cela est
révélé manifestement par un
immense sondage que la revue L'Actualité a
commandé à la maison CROP (janvier
1992). Une des question est libellée ainsi :
« Est-ce que vous préférez les
gens qui font leur devoir ou qui recherchent leur
bonheur ? » 49% des Québécois
préfèrent les gens de devoir alors
que 75% des autres canadiens
préfèrent les gens de devoir.
Cette différence entre anglo-canadiens
et Québécois se retrouve dans toutes
sortes de domaines. Les Québécois
font moins confiance que les canadiens aux
élites traditionnelles (policiers, juges,
gens d'affaires, religieux, journalistes). Ils
prennent plus plaisir que les canadiens à
consommer (20% de plus), dépensent davantage
dans les restaurants, sont plus tolérants
envers les aventures extraconjugales, trouvent plus
acceptable qu'un jeune de 15 ans ait des relations
sexuelles (16% de plus) et pensent davantage
à la retraite avant 55 ans.
Mais les Québécois sont moins
intéressés par le mariage (22%
moins), se consacrent moins au
bénévolat, sont moins respectueux de
leur drapeau (77% des canadiens sont d'accord pour
qu'une loi interdise de le brûler alors que
seulement 55% sont d'accord pour protéger
ainsi leur propre fleurdelisé); les
Québécois lisent moins de livres (un
sur trois n'en lit pratiquement jamais alors que
c'est un canadien sur sept), voyagent beaucoup
moins (moins 33%) et —comme ils l'ont
prouvé lors des lois de conscription
précédentes— se porteraient
beaucoup moins comme volontaires en cas de
guerre.
Généralement, les
Québécois sont de plus féroces
défenseurs des droits individuels alors que
les canadiens sont plus portés à
respecter les droits collectifs. Contrairement
à ce que les Québécois pensent
souvent d'eux-mêmes, ce sont les canadiens
qui sont plus "moutons" qu'eux : « J'ai
toujours cru qu'il n'y avait pas réellement
de tradition de défense des droits
individuels dans le reste du Canada. En effet, la
mesure gouvernementale la plus populaire des temps
modernes fut l'imposition de la Loi des mesures de
guerre par Pierre Trudeau en 1970 »
déclare Allan Gregg de Decima Research.
Alain Giguère de CROP renchérit :
« Les canadiens mettent l'accent sur la
moralité, une espèce de recherche de
pureté qui s'exprime par un contrôle
direct sur le corps et le plaisir [
]
Ils se donnent un rôle beaucoup plus directif
auprès de leurs enfants, [
]
ils sont garants de la moralité des enfants.
» De tous les marchés d'Amérique
du Nord, le Québec est le seul marché
où, dans les années Quatre-vingt-dix,
Benetton peut publier un double-page entier qui
montre des condoms de couleur.
Les Québécois sont donc plus
libres face aux valeurs dominantes, il sont plus
individualistes; pourtant, ils sont davantage que
les canadiens fascinés par le paraître
et par l'opinion des autres : 68%
considèrent important « de sentir de
l'estime et de la considération autour de
soi » (contre 51% des canadiens).
Cette différence est marquée
sur le plan de la consommation —ce qui se
reflète à l'évidence dans la
publicité. Ainsi, les
Québécois consomment 20% plus de
légumes que les ontariens, achètent
35% plus de billets de loterie et fument 20% plus
de cigarettes. Or les ontariens achètent 23%
plus de meubles que les Québécois,
font 68% plus d'appels téléphoniques
interurbains et entretiennent 52% plus d'animaux de
compagnie. Les Ontariens consomment deux fois plus
de lait entier que les Québécois qui
eux, consomment davantage du lait à faible
teneur en gras. Les Québécois
consomment presque deux fois plus de boeuf
haché que les Ontariens. Les Ontariens ne
consomment que du cheddar comme fromage; les
Québécois dépensent deux fois
plus que les Ontariens pour des fromages autres que
le cheddar. Ainsi de suite.
Faisons encore quelques comparaisons de
consommation :
Ce que les Québécois font plus
que les autres Canadiens
Boire du vin de France 91% de plus que les
autres canadiens
Acheter au moins un chandail par an (pour les
femmes) : 70% de plus
Souscrire à une assurance-vie
personnelle 43% de plus
Faire son lavage à l'eau froide 42% de
plus
Consommer du jus de tomates 39% de
plus
Fréquenter un magasin de
vêtements au moins une fois par an 27% de
plus
Ce que les Québécois font moins
que les autres Canadiens
Acheter du whisky canadien 81% de
moins
Boire du jus de canneberge 60% de
moins
Avoir un bureau à la maison 53% de
moins
Acheter du mélange à
crêpes 42% de moins
Voyager aux États-Unis pour le plaisir
(derniers 36 mois) 30% de moins
Acheter parfois ou souvent des produits sans
nom 36% de moins
Fréquenter un magasin-entrepôt
d'alimentation 26% de moins
Posséder une automobile
fabriquée en Amérique du Nord 16% de
moins
(Source: Print Measurement Bureau,
1995)
Est-ce qu'il existe de grandes
différences entre anglo-canadiens et
Québécois sous l'aspect de la culture
populaire ? Au dire des pontes, la culture
populaire est, de nos jours, universelle. Or des 20
émissions les plus regardées au
Québec en 1995, une seule (Beverly Hills)
n'a pas été produite au
Québec. Au contraire, à l'exception
du hockey, la totalité des 20
émissions les plus regardées à
Toronto ont été produites aux
États-Unis. (Sondages BBM, Printemps 1995).
Afin de protéger la culture
anglo-canadienne, le Canada a voté des lois
pour imposer un contenu "canadien" aux diffuseurs,
mais les Canadian continuent de choisir les
émissions américaines plutôt
que leurs propres productions.
Au Canada, les différences culturelles
sont fortement marquées par la langue
d'usage. Ainsi, quand on demande d'évaluer
si "consommer est un des grands plaisirs de la
vie", 71% des Québécois le
pensent
mais seulement 29% des autres
canadiens sont d'accord avec cet
énoncé. On aura compris à
constater ces différences, qu'aucun
publicitaire consciencieux n'osera présenter
son produit aux canadiens et aux
Québécois d'une manière
identique et avec des arguments similaires.
Les marketers parlent de plus en plus souvent
de "marketing global"; ils voudraient bien pouvoir
parler à n'importe quel public avec une
seule approche conçue au bureau-chef
à New York
et ne payer que pour une
seule et même campagne. Mais, en dépit
de ce que souhaitent les grands marketers, sur le
plan culturel, tout n'est pas encore platement
uniforme.
Bien sûr, la conviction d'être
culturellement différent n'est pas aussi
forte dans tous les pays. Par exemple, pour un pays
à frontières ouvertes comme la
Hollande, le nationalisme n'a pas d'importance, n'a
pas de sens; il est risible aux yeux d'un habitant
des Pays-Bas (qui n'est pas totalement Hollandais
et qui ne peut se dire Néerlandais) de
vouloir sacrifier sa vie pour sa patrie comme l'ont
fait tant de français. Autre exemple. Le
bonheur si souvent prisé dans la
publicité de nos pays, n'est pas une valeur
recherchée au Japon; dans ce pays, le but de
la vie est de remplir ses obligations; par contre,
pour eux, les joies du sexe n'ont pas de
connotation morale alors que c'est le cas pour tout
américain moyen.
Ainsi, la réussite n'est pas une
valeur perçue de la même
manière par un jeune Québécois
que par un américain moyen. Le concept
achievement est une des valeurs qui motivent les
travailleurs américains (avec power et
affiliation). L'achievement est une valeur
importante dans les cultures où on
privilégie le risque; c'est sans doute ce
qui rend les américains entrepreneurs et les
pousse vers le succès économique. Les
américains croient en effet que le
succès est une valeur universelle. Or ce
n'est pas le cas; pour un japonais, le
succès s'évalue en "harmonie
intérieure".
Pour un américain, une "vie
confortable", s'estime en termes de
prospérité matérielle. Dans
une autre culture, une vie confortable s'estimera
peut-être davantage en termes de
sécurité psychologique, de
stabilité, de bonnes relations avec son
entourage immédiat. Les
nord-américains sont
égo-centrés, ce qui n'est pas le cas
des personnes issues des cultures traditionnelles.
Dans ces cultures-ci, la solidarité est une
valeur prédominante; un mot comme
self-esteem —qui connote avoir du
caractère, détenir du
prestige— n'existe donc pas dans leurs
langues : qui peut donner crédibilité
à un jugement posé par soi-même
sur soi-même ? Même en français
l'expression "amour propre" n'a pas la même
signification.
Marieke DeMooij résume dans Global
marketing and advertising comment les valeurs mises
de l'avant dans une campagne de publicité
sont difficilement transférables à
une autre culture : « Les valeurs constituent
le coeur d'une culture. [
] Parce que
les systèmes de valeurs sont
différents, un mot traduit peut même
référer à une valeur
différente. » (1997) Si les produits
peuvent répondre à des besoins de
multiples marchés, la publicité pour
les présenter ne peut être
conçue que localement.
La maison de recherche Impact Recherche
réalise en continu ce qu'elle nomme des Test
D'Efficacité Séquentiels (TES). Dans
une compilation de sa banque de donnée,
cette maison a trouvé que les
publicité de télévision
créées au Québec sont «
41% plus performantes globalement que celles
traduites ou adaptées ». Elle conclut
même qu'il y a deux fois plus de
consommateurs qui associent correctement un
annonceur avec un message. (Concepts
québécois vs adaptations-traductions,
Cossette Médias, 1998)
« Pour séduire et convaincre les
consommateurs québécois, il faut
produire sa publicité au Québec
» affirme l'Association des Agences de
Publicité du Québec. Selon un sondage
Léger & Léger publié en
mai 1994, les 10 campagnes publicitaires de 1993
identifiées comme les meilleures par les
Québécois ont toutes
été créées au
Québec. D'après une étude
Impact Recherche /InfoPresse, les 20 campagnes
publicitaires les plus remarquées par les
Québécois entre septembre 1994 et
août 1995 étaient toutes
créées au Québec par des
agences québécoises. Selon
l'étude Pub de la Pub du Publicité
Club de Montréal, « Les
créations publicitaires originales ont 37%
plus d'impact que les adaptations et les
traductions. » (septembre 1997) Cette
étude montre que les campagnes de
publicité conçues au Québec se
démarquent des adaptations pour leur
originalité, leur capacité à
susciter l'attention, leur
crédibilité, et leur pouvoir
persuasif. Pour chacune des variables
analysées, l'écart entre les
créations et les adaptations varie entre 33%
et 41%. Cette réalité est
confirmée par les faits année
après année : la communication
persuasive fonctionne mieux quand elle se
déroule « entre Québécois
»,.
Chaque marché est donc teinté
d'une culture propre. Telle publicité de
Loto-Québec mettant en scène une
personne âgée, hilarante pour un
Québécois, sera peut-être
perçue comme vulgaire par un Vietnamien; le
rôle aguichant tenu par le top-modèle
dans cette publicité française pour
la Renault sera éventuellement perçue
comme sexiste par les Québécoises; la
comparaison établie entre Coke-Pepsi de
cette publicité américaine sera sans
doute jugée comme manquant de fair-play par
le britannique David Paulson. Le publicitaire
efficace ne peut originer que du milieu culturel
qu'il désire influencer.
La néerlandaise Marieke DeMooij, une
consultante de 30 ans d'expérience en
marketing international, porte, dans Global
marketing and advertising, le jugement suivant sur
la publicité française : « La
publicité française est
marquée par un penchant vers le
théâtral et le bizarre. Les messages
sont plus souvent structurés comme une
petite histoire plutôt que comme un "pitch de
vente" destiné au consommateur. La "joie de
vivre" française transparaît dans
l'image, l'imagination et dans la mise en
scène. » (1997) Selon les circonstances
et la stratégie, la publicité
québécoise s'abreuve à deux
sources : elle puise sans doute dans le fond
culturel francophone (la chanson, l'imagination),
mais au besoin, elle mime les techniques hard sell
de la persuasion publicitaire à
l'américaine (montrer le produit, encourager
à l'acquérir subito presto).
En tout cas, les publicitaires clairvoyants
prennent au sérieux les différences
culturelles : ils s'enracinent dans le
terroir.
LA PUBLICITÉ
SUBLIMINALE
Depuis cinquante ans, la croyance populaire a
élevé ce qu'on a appelé "la
publicité subliminale" au rang de mythe
urbain. Essayons de voir clair
là-dedans.
Pour pouvoir être vu, un stimulus
visuel —disons, une image! — doit
posséder certaines caractéristiques
minimales; sinon, un sujet ne voit rien, même
s'il y a effectivement image. On dit dans ce
dernier cas que le stimulus est subliminal,
c'est-à-dire en deçà du seuil
de la sensation. Mais qu'est-ce donc que le seuil ?
Le seuil est le point en deçà duquel
une image sera perçue dans moins de 50% des
cas.
Toute image qui ne possède pas les
caractères minimaux qui lui permettent de
franchir le seuil de la perception consciente est
donc subliminale. Il y a en effet des stimuli
visuels (des images peut-être?) qui peuvent
provoquer des sensations sans atteindre le niveau
de la conscience. C'est cette hypothèse qui
a suscité tout un mythe sur la
possibilité de persuader les gens à
leur insu en les soumettant à de la
publicité subliminale.
Les recherches de laboratoire
sérieuses sur le subliminal sont nombreuses
autour des années 1950. Par la suite, elles
sont abandonnées parce qu'on ne
réussit pas à contrôler
clairement les variables de ce processus de
communication. Déjà, en 1898, le
psychologue russo-américain Boris Sidis
(1898) trouve que certains stimuli subliminaux
permettent aux sujets de deviner à quels
chiffres ou lettres ils ont été
soumis; cela, dans une proportion qui
dépasse indéniablement ce que le
simple hasard aurait permis. Malgré cela,
aucune recherche ne réussit à
démontrer que l'on peut utiliser
subliminalement des images plus complexes, encore
moins que l'on peut persuader par ce moyen.
Néanmoins, la publicité
suscitant un large intérêt populaire
à la mi-siècle, le livre La
Persuasion clandestine de l'avocat-journaliste
Vance Packard devient un best-seller (1958); il y
parle de la possibilité d'influencer les
consommateurs subliminalement. Cela met le feu aux
poudres et le mythe est ainsi lancé. Son
texte s'appuie sur une (pseudo-) expérience
montée par le publicitaire James Vicary
rapportée dans un numéro de Life de
mars 1958 qui se penche sur le
phénomène avec un grain de sel.
Vicary affirme avoir projeté des messages
subliminaux pendant une séance de
cinéma à Fort Lee en banlieue de New
York; il aurait, à toutes les cinq secondes,
projeté à la vitesse de 1/3000e de
seconde les messages: "Drink Coca-Cola" et "Hungry
? Eat popcorn". Cela aurait, prétend-il,
fait augmenter les ventes de Coke de 57,7% et
celles de popcorn de 18,1%.
Remarquons un fait important : Vicary a
démarré une compagnie (Subliminal
Projection Co.) pour conseiller les annonceurs sur
ce moyen de persuasion magique. Devant la panique
publique face à ces éventuelles
manipulations occultes, la National Association of
Broadcasters aux États-Unis (les
médias) et l'Institute of Practitioners in
Advertising en Grande-Bretagne (les publicitaires)
interdisent alors l'utilisation de ce moyen parce
que non conforme à leur éthique
—et non parce qu'ils reconnaissent le
subliminal fonctionne !
D'ailleurs, on le sait maintenant, à
1/3000e de seconde, il ne peut y avoir ni
perception psychologique, ni sensation
physiologique. L'éminent spécialiste
britannique de la question, le professeur Norman F.
Dixon du University College de Londres a fait son
doctorat sur le sujet et a poursuivi ses recherches
pendant vingt ans sur la question. Il a
consulté à peu près tous les
rapports de recherches sérieux; il cite en
bibliographie de Subliminal Perception (1971)
près de 500 titres. Sa conclusion est
claire: il existe des stimuli subliminaux mais
ceux-ci ne peuvent modifier ni les attitudes, ni
les comportements —à fortiori,
à long terme.
Pourquoi ? Pour plusieurs raisons dont
celles-ci:
· il est difficile de déterminer le
seuil, même toutes choses étant
égales par ailleurs, chez un individu
donné
· le seuil varie d'un individu à
l'autre: selon l'âge, l'intelligence, les
défenses affectives, selon que l'on en est
averti d'avance, etc.
On ne connaît au Canada qu'une ou deux
tentatives pour diffuser des messages subliminaux
à des fins persuasives. En novembre 1973,
CFCF-TV (Montréal) diffuse un message
présentant un jeu pour enfants, nommé
Husker-Do. Le Conseil des Agences de
Publicité du Canada découvre,
après enquête avec du matériel
de projection au ralenti, que le message « Get
it ! » apparaît quatre fois à la
vitesse de 1/4 de seconde au cours du message de 30
secondes. La plainte vient des États-Unis et
le fabricant de Minneapolis prétend que
cette insertion a été faite à
son insu. Pendant six mois par la suite, le Conseil
scrute tous les messages de
télévision et ne peut trouver aucune
autre insertion subliminale. Les agences
sérieuses ne s'amusent pas à faire
des message subliminaux qu'ils savent inefficaces
quand ils trouvent déjà si difficile
de réaliser de bons messages
supraliminaires. Néanmoins, le Conseil de la
Radio Télédiffusion Canadienne
émit en 1975 un règlement interdisant
la diffusion de tels messages.
Et malgré tout, un PhD, Bryan Key, un
moment professeur à l'université de
Western Ontario, continue d'affirmer que les
agences pratiquent couramment ce qu'il appelle
"l'enchâssement" (embedding) de messages
subliminaux dans leurs annonces. Tous ces
enchâssements utilisent, selon lui, les
allusions sexuelles. Dans son livre Subliminal
Seduction (1973), Key prouve (!) le fait par de
nombreux exemples, comme cette annonce pour le
whisky Black Velvet de Gilbey's. Cette annonce,
prétendait-il, représente
subliminalement un couple d'amants sur une plage du
sud
Le Conseil examine cette annonce et
produit des affidavits témoignant que rien
ne s'apparentant à des enchâssements
n'a pu y être décelé. En
décembre 1973, le Toronto Star publie
même un article-enquête dans lequel des
experts —indépendamment les uns des
autres— affirment avoir examiné les
négatifs originaux sans pouvoir y
déceler aucune trace de retouche. Et
pourtant, Key continue d'affirmer que
l'enchâssement est enseigné dans
« la plupart des écoles d'art » et
pratiqué dans « toutes » les
grandes agences. Il admet tout de même
n'avoir jamais vu réaliser sous ses yeux
l'enchâssement alors qu'il dit avoir
travaillé dix ans en recherche
publicitaire... Or écrit Stephen Fox dans
Mirror Makers : « Aucun graphiste publicitaire
repentant ne s'est jamais présenté
pour avouer qu'il avait inscrit « ces mots de
cinq lettres » —parce que ça ne
s'est jamais fait, sauf dans l'esprit de Bryan Key
et de ses admirateurs. » (1984)
La publicité subliminale n'est pas une
forme de communication persuasive utilisée
dans les agences; la persuasion subliminale ne
fonctionne pas. Pourtant, il existe encore des gens
qui croient à cette forme de
publicité qui serait plus efficace parce
qu'occulte. C'est le cas d'Eldon Taylor qui
écrit dans Subliminal communication : «
Il est démontré à
l'évidence que la communication subliminale
fonctionne. [
] Dans notre
société, nous sommes exposés
quotidiennement à une forme ou l'autre de
communication subliminale. » (1986) Il faut
dire que M. Taylor, un PhD, s'affiche comme «
autorité internationalement reconnue en
subliminal information processing ». Comme
Bryan Key!
Dans un sondage auprès des grandes
agences américaines, le Dr Jack Haberstroh
demandait : « Avez-vous, vous-même,
déjà "enchâssé" un
message subliminal (c'est-à-dire, un mot, un
symbole, ou les organes sexuels de manière
à ce qu'ils ne puissent être
perçus consciemment) dans les images
publicitaires faites pour vos clients ? » 47
agences ont répondu. De celles-ci, 96% ont
répondu "Non", 4% ont répondu "Oui".
Les deux personnes qui ont répondu "Oui"
avaient ajouté un commentaire. La
première a écrit : « Toute
publicité est un mélange de produit
et de messages subliminaux; un produit
accolé à une personne
séduisante
» La deuxième a
ajouté : « Le sexe vend, consciemment
ou inconsciemment
» (Ice Cube Sex, 1994)
Il ne s'agit pas ici de messages sublinaux au sens
technique du terme.
Moi-même, j'oeuvre en publicité
depuis 45 ans. J'ai présidé ce qui
était alors la plus grande agence de
publicité du Québec. Et je n'ai
jamais entendu parler qu'un collègue ait
réalisé de la publicité
subliminale. Des milliers de créateurs
travaillent pour la publicité; le cas
échéant, des centaines d'entre eux
quittent la carrière par
désabusement. Je suis sûr que si la
technique subliminale était utilisée
en publicité, plusieurs d'entre eux seraient
heureux d'en témoigner pour dénoncer
un domaine qu'ils exècrent
désormais.
Pratkanis & Aronso ont refait
récemment le tour de la question. Ils
concluent dans Age of Propaganda : « Nous
avons passé en revue plus de 150 articles
diffusés dans les médias et plus de
200 articles scientifiques sur le sujet (une pile
de deux pieds de haut). Dans aucun de ces articles
peut-on trouver une preuve claire que les messages
subliminaux influencent les comportements. »
(1991)
Mais comme tous les mythes urbains, la
publicité subliminale continue d'être
admise par Monsieur et Madame Toulmonde comme une
technique persuasive. Le professeur Theodore
Schultze, professeur de journalisme à
l'Université du Kentuckey raconte : «
Chaque année, je fais un sondage parmi mes
étudiants de première année
pour vérifier combien ont eu des cours sur
la publicité au collège.
Habituellement, 10% répondent "Oui". Leurs
livres ? Leur introduction à la
publicité ? La réponse habituelle est
Subliminal Seduction [de Bryan Key], Media
Sexploitation [de Bryan Key], La persuasion
clandestine [de Vance Packard]. C'est
à l'école que cette idée
populaire [de la publicité
subliminale] est perpétuée.
» (Advertising Age, April 1, 1984)
Aux États-Unis, 56% des gens croient
que la publicité subliminale réussit
à nous faire acheter, rappelle Leslie Savan
dansVillageVoice (August 13, 1991). Mais c'est 64%
des jeunes Québécois de 18-30 ans qui
croient à la publicité subliminale
d'après un sondage de Descarie&Complices
(LaPresse, 22 juillet 1998) Est-là, comme
aux États-Unis, le résultat de la
formation donnée en cette matière par
nos enseignantsÊ?
Aujourd'hui, l'idée de persuasion
subliminale est reprise par les charlatans de tous
ordres. La publicité subliminale est aussi
ancrée dans les esprits que toutes les
autres légendes urbaines: comme les
alligators dans les égouts de NY, les
gardiennes disparues en rentrant chez elles, les
chatons cuits dans le micro-ondes ou les
céréales dans le "100% boeuf" de
McDo.
Le professeur Horst Brand de l'Institut de
Psychologie sociale de l'Université de
Cologne a écrit un important ouvrage sur le
sujet. Le titre dit tout: Die Legende von den
"geheimen Verführern", c'est-à-dire: la
persuasion clandestine est une légende.
(1978)
La publicité
attaque les terrains vierges
Les profanes accordent à la
publicité des pouvoirs qu'elle n'a pas. La
publicité peut parler à beaucoup de
monde en même temps, elle peut parler haut et
fort, elle peut se manifester partout et de
manière parfois lancinante, elle peut surgir
dans les moments les plus inattendus. Mais elle
demeure toujours la plus mauvaise forme de
communication persuasive : pour faire valoir son
point de vue, pour emporter l'adhésion de
l'interlocuteur, il n'y a rien comme la
communication d'individu à individu.
Quand je sonde des auditeurs pour savoir si,
selon eux, la publicité les influence, la
majorité répondent « Non ».
Et avec conviction ! Pourtant, plein de gens vont
répétant que les messages
publicitaires manipulent le peuple, que les
campagnes transnationales uniformisent les
goûts, que la publicité fait et
défait les vedettes. La publicité
n'est pas omnipotente. Laura Bird nous le rappelle
: « Parmi les 25 produits de consommation les
plus vendus, sept ont diffusé des
publicités qui ont compté parmi les
plus populaires en 1993; pourtant, les ventes de
cinq des sept package goods étaient
stagnantes ou déclinantes. Shaquille O'Neil
ne fait pas abandonner Coke pour Pepsi, pas plus
que le lapin Energizer n'est capable de convaincre
les consommateurs d'abandonner Duracell. »
(WallStreetJournal, April 7, 1994)
La publicité est un outil
incontournable du marketing; tous les marketers
à succès reconnaissent qu'il faut
investir en publicité. Mais la
publicité est loin d'être une science
exacte; c'est un art. Si bien que les publicitaires
réalisent parfois des coups fumants mais
portent parfois des coups d'épée dans
l'eau. L'American Association of Advertising
Agencies (AAAA —the Four As) estime que les
consommateurs nord-américains sont soumis
à 3000 messages par jour
dont ils
prennent conscience de moins de 80 d'entre
eux
et dont pas plus de 12 suscitent un
certain intérêt. Les sondages
révèlent que près de 40% des
gens ne peuvent se rappeler un seul message
publicitaire!
Mais la bataille pour gagner des part de
marché est féroce. Aussi les
communicateurs tentent-ils par tous les moyens
d'envahir les terrains (et les esprits!) vierges.
Ainsi, depuis les années Quatre-vingt, les
publicitaires talonnent les politiques pour les
convaincre d'appliquer l'approche publicitaire aux
changements de comportements qui sont socialement
coûteux, ce qu'on appelle la publicité
sociale, "l'autre publicité".
C'est pourquoi les publicitaires inventent de
nouvelles tactiques pour atteindre les enfants (en
dépit des lois qui tentent de les
protéger!); la publicité agit
astucieusement puisque qu'elle réussit
à transformer les jeunes en "enfants-soldats
des marchands". Effectivement, si je demande
à de jeunes auditeurs d'examiner les
vêtements qu'ils portent, ils
découvrent avec surprise que tous autour
d'eux portent des chemises Gap ou Hilfiger (dont le
nom de marque est affiché en format
énorme sur leur poitrine!), des bas L'Egg,
des chaussures Reebok, du maquillage Candies. Or,
ces marques sont de fait les plus gros annonceurs
dans leur secteur d'activité.
Enfin, la publicité s'immisce partout,
à tout moment et en tout lieu, de telle
sorte que nous la trouvons présentement
"jusque dans notre soupe"
avant de
réaliser bientôt qu'elle est aussi
rendue dans notre lit.
L'AUTRE PUBLICITÉ
La persuasion s'effectue en un instant ou se
déroule sur plusieurs années. Si la
décision ne nécessite pas beaucoup
d'investissement (affectif ou monétaire), un
message publicitaire convainc d'un achat impulsif
en quelques secondes. « 5$ vous fera
peut-être gagner ce soir le gros lot de 10
millions$ » Ainsi, il est
démontré que les ventes de billets de
loterie sont directement proportionnelles aux
sommes engagées en publicité.
D'autres décisions sont beaucoup plus
implicantes; la publicité doit alors jouer
sur les motivations de manière soutenue et
en espérant ne persuader qu'à long
terme. C'est le cas de la publicité sociale
du genre : « Cessez de fumer et vous
multipliez vos chances d'éviter le cancer du
poumon ! ». La publicité sociale pose
au professionnel le problème de persuasion
le plus difficile à solutionner. La
publicité commerciale promet un plaisir
immédiat (même s'il est fugace); la
publicité sociale exige habituellement une
privation immédiate pour un plaisir
éloigné et incertain : « Cessez
de fumer et vous vivrez (peut-être) plus
longtemps ». Ou : « Produisez moins de
déchets atmosphériques (utilisez les
transports publics) et vous laisserez une terre
plus saine à vos petits-enfants (si les
autres font comme vous!) ».
Malgré cette difficulté, la
publicité sociale joue un rôle de plus
en plus important dans nos sociétés.
Mais il faut réaliser que les sommes
investies dans cette forme de publicité sont
dérisoires en regard des sommes investies en
publicité commerciale : les campagnes
anti-tabac sont minimes par rapport aux sommes
dépensées par les multinationales du
tabac; les sommes investies pour sensibiliser les
citoyens aux dangers de l'effet de serre ne sont
rien par rapport aux sommes investies par les
fabricants d'automobile. Pour le commun des
mortels, la "civilisation du gaspillage" a beaucoup
plus d'attrait que la solidarité
sociale.
Il existe donc une "autre publicité",
une publicité qui ne vend pas de produits
dans le but de générer des profits;
cette autre publicité vise plutôt
à transformer les attitudes et les
comportements en vue du bien commun. Le
publicitaire Jacques Bouchard la nomme
"sociétale" et son associée,
Thérèse Sévigny, la
définit ainsi dans L'autre publicité,
la publicité sociétale: « La
publicité sociétale est une forme de
communication qui vise à sensibiliser
l'opinion, à informer, à
éduquer, à changer des attitudes,
à raffermir ou à abolir des
habitudes, à convaincre de la
légitimité d'une option. »
(1981). La publicité sociale, habituellement
diffusée et payée par l'État
ou par les organismes non gouvernementaux, est de
plus en plus importante; les gouvernements du
Canada et du Québec sont devenus les plus
gros annonceurs; or, on peut supposer que leurs
campagnes de publicité visent le bien
commun.
Persuader les citoyens qu'ils doivent se
comporter individuellement en vue du bien commun !
Immense ambition qui nécessite
d'énormes efforts, objectifs qu'on ne peut
espérer atteindre qu'à long terme.
Néanmoins, comme l'a démontré
la Société d'assurance-automobile du
Québec, il est possible d'influencer les
comportements des citoyens. « Sauver le
maximum de vies humaines en réduisant le
nombre d'accidents de la route est une des raisons
d'être de la Société de
l'assurance automobile du Québec. En 1995,
le gouvernement du Québec a adopté
une politique de sécurité dans les
transports dont un des objectifs est de
réduire de 25 % le bilan routier avant l'an
2000 » écrit-on sur le site de la SAAQ
(http://www.saaq.gouv.qc.ca/securite/index.html)
Avec d'immenses efforts, on a réduit les
décès de 3,9% entre 1994 et 1999.
Mais pendant la même période, on a pu
diminuer les blessures graves de 8,6% Mais ce qui
est plus 'frappant', c'est que le nombre de
décès est passé de 2,250 en
1973 à 759 en 1999. Ces résultats ont
été atteints grâce à la
publicité sans doute, mais aussi par les
efforts conjugués de la publicité et
« d'une stratégie combinant la
recherche, l'éducation, la normalisation et
le contrôle ».
Mais la publicité sociale demeurera
toujours un défi pour le publicitaire. Dans
la publicité commerciale, il est possible de
faire appel aux instincts primaires pour faire
miroiter devant les consommateurs des plaisirs
immédiats "garantis"; dans la
publicité sociale, il faut se
résoudre à ne faire appel qu'à
des comportements vertueux
et pour
évoquer des résultats plus
hypothétiques et à plus long terme.
La publicité commerciale dit : «
Savourez ces saucisses délicieuses et vous
vous en pourlècherez les babines ! »;
la publicité sociale doit dire : « Ne
mangez pas trop et vous serez sans doute en
meilleure santé à 60 ans !
»
Comparons les principales
caractéristiques de ces deux formes de
publicité :
Publicité sociale Publicité
commerciale
Produit
des idées des objets
situation monopolistique situation de
concurrence
abstrait concret
Communication
objective subjective
coûts financés par la
collectivité coûts inclus dans le
prix d'achat
philanthropique mercantile
vraie factice
le coeur le corps
Moyens (motivations)
l'être l'avoir
le qualitatif le quantitatif
besoins profonds désirs
superficiels
visées altruistes visées
égocentriques
honnêteté
factuelle flatterie
Objectifs
valoriser une valeur gruger la
concurrence
l'intérêt des
cibles l'intérêt de
l'annonceur
long terme court terme
le bonheur le plaisir
la qualité de vie la quantité
de biens
le collectif l'individuel
Effets
bonnes résolutions achat
hypothétiques mesurables
Il arrive aussi que la frontière entre
publicité commerciale et publicité
sociale fasse l'objet d'infinis débats.
Qu'on pense à une campagne comme celle de
l'italien Luciano Benetton. Avec les photos choc de
Oliviero Toscani et son slogan « United Colors
of Benetton », cette entreprise de
vêtements réussit à occuper les
cerveaux des jeunes 15-30 ans. Au départ,
les stratèges Benetton avançent une
idée qui paraît
généreuse: « Il ne doit pas y
avoir de discrimination raciale
c'est ce que
nous pensons chez Benetton » semble dire la
publicité. Bref, ne s'agit-il pas de
publicité sociale
simplement
"commanditée" par un fabricant de
vêtements ? Avec des images gentilles qui
mettent en scène des jeunes de toutes races,
Benetton semble vanter la fraternité
universelle. Mais ce que Benetton fait en
réalité, c'était ancrer dans
les esprits l'idée que les jeunes ouverts au
monde portent des vêtements Benetton.
Puis, sans agence de publicité et sous
la gouverne du photographe Toscani, Benetton
s'amène avec une nouvelle stratégie
plus machiavélique encore: on se met
à enfoncer des tabous
sachant bien que
ce faisant, on décuple le rendement
publicitaire puisqu'on obtient en prime de l'espace
éditorial gratuit dans lequel on discute le
pour et le contre de ces nouvelles campagnes.
Résultat: un mourant sidatique
entouré de sa famille, un militaire sauvage
tenant le fémur de son ennemi, les
boat-people risquant leur vie pour survivre, le
corps sanglant d'une victime de la guerre
civile
servent désormais à
augmenter la notoriété de la marque
Benetton, à vendre des vêtements
portant cette griffe, donc finalement, à
remplir les coffres de Luciano Benetton.
Toscani a connu ses premières frasques
importantes au début des années 1970
avec les jeans Jésus (en bon italien
catholique, c'est lui qui avait trouvé ce
nom de marque); la deuxième campagne
montrait une photo de fille en short de jeans au
ras des fesses avec le slogan « Qui m'aime me
suive. » Il raconte le scandale dans La pub
est une charogne qui nous sourit : « Les
affiches sont placardées dans toute l'Italie
alors que je retourne à New York. Quelques
jours plus tard, mon ami industriel (fabricant des
jeans) me téléphone, affolé :
« Tu n'imagines pas le scandale que la
campagne a soulevé en Italie. Le Vatican et
son journal l'Osservatore Romano nous attaquent !
» En retournant en Italie, j'étais
devenu un pestiféré. »
(1995)
Faut dire qu'il ne l'avait pas raté.
Mais il poursuit cette stratégie payante: en
rédigeant ce texte un beau lundi matin,
j'écoute Radio-Canada qui interview Toscani,
suite à son dernier scandale Benetton : il
montre dans sa campagne de l'hiver 2000 des
condamnés à mort américains
qu'il est allé interviewer et photographier
dans leur "corridor de la mort". Toscani affirme
« qu'il est un artiste et que son objectif est
de défendre des causes sociales et non pas
un produit; il explique qu'il est simplement
supporté par le président et l'argent
de Benetton. Mais il ajoute qu'il n'est pas un
artiste en chambre [seuls à explorer des
voies incomprises par le grand public]; que les
vrais artistes d'aujourd'hui sont sur la place
publique à la solde des grands [du
business]
sans qu'ils aient besoin de
croire dans le produit auxquels ils sont
associés —comme c'était le
cas, lance-t-il humblement, de Michel-Ange qui
travaillait à la solde du Pape Jules II
della Rovere. » (Radio-Canada, Première
chaîne, lundi le 6 mars 2000)
Toscani est une super vedette qui fait payer
chèrement ses conseils et ses oeuvres.
Celles-ci sont souvent créées par
d'autres artistes car Toscani agit pour Benetton
surtout comme publicitaire stratège. Pour sa
campagne du printemps 1992, Benetton diffuse
l'image d'un sidéen sur son lit de mort
entouré de sa famille. Voici ce qu'en dit
Toscani : « L'affiche la plus choquante de
cette époque selon les critiques, me semble
la plus forte, la plus émouvante. C'est une
pietà vraie. Je parle de celle de David
Kirby, le sidéen mourant embrassé par
son père, faite par Thérèse
Frare. Je connais peu d'images aussi intenses. Je
l'ai affichée à travers le monde
entier pour lutter contre l'exclusion des
sidéens. Sans légende. Sans
commentaire pour l'affadir ou l'adoucir. »
Toscani m'a tiré une larme et m'a presque
convaincu qu'il n'était pas qu'un
mégalomane devenu une
célébrité par
complicité avec le monde du business et de
la publicité. Il y avait pourtant un slogan
accolé à l'image : « United
Colors of Benetton ».
Si les gouvernements du Canada et du
Québec sont devenus les plus gros annonceurs
en matière de publicité
sociale, cette réalité n'est pas
nécessairement prisée de tous.
L'Actualité (février 2001) a
commandé une recherche à Sondagem
pour savoir si les citoyens sont d'accord pour que
leurs gouvernements dépensent ainsi des
millions$ pour « justifier leurs actions
». On a trouvé que plus de 72% des
citoyens sont en désaccord!
Aux États-Unis, la publicité
sociale est très présente,
financée la plupart du temps par les grandes
entreprises, les médias et les agences de
publicité, qui veulent ainsi "se comporter
en bons citoyens corporatifs". Le tout est
planifié sous l'égide du Advertising
Council qui coordonne des efforts
équivalents à près d'un
milliard$. Beaucoup de ces messages sont
destinés aux jeunes des highschools, dans le
but de les mettre en garde contre l'abus d'alcool,
le recours aux drogues, ou la pratique du sexe
avant le mariage. On utilise parfois des enfants
stars qui viennent témoigner comme le fait
la jeune Britney Spears qui confie publiquement
qu'elle est
vierge.
LES ENFANTS-SOLDATS DES
MARCHANDS
Nos commissaires d'écoles participent
depuis 1995 à un "grand bond en avant" vers
le partenariat avec le monde économique,
à un grand mouvement de culture
publicitaire. Au début de cette
année-là, plus de 140 écoles
secondaires du Québec avaient accepté
qu'on fixe sur leurs murs des panneaux
publicitaires de 20 pieds carrés près
de leurs cafétérias ou dans leurs
grands axes de circulation. Ces panneaux portent
sept annonces de 60 pouces carrés. Pour
justifier cet envahissement, Maggy Warda,
vice-présidente de CommuniMed de
Montréal qui a arraché ce contrat,
explique le corollaire social : le reste du panneau
sert à promouvoir de grandes causes
auprès des jeunes et exclue les annonces
négatives (friandises et autres junk food).
Elle ajoutait fièrement : « Nous avons
l'appui du ministère de l'Éducation.
» (InfoPresse, février 1995)
Il y a 500,000 enfants de 5 à 12 ans
dans les écoles du Québec qui
constituent pour le moment un auditoire quasi
vierge ; les jeunes y sont captifs : il ne peuvent
pas tourner la page ou zapper —une valeur
supplémentaire pour les annonceurs
assoiffés de chair fraîche ! Les
publicitaires essaient de structurer ce
marché de toutes sortes de façons :
une boîte spécialisée en
placement dans le système scolaire de
matériel "commandité" m'avouait
récemment que leur seule équipe place
plus de 28,000 appels téléphoniques
par année à des directeurs
d'école ou à des enseignants pour les
convaincre d'adopter le matériel pseudo
pédagogique de leurs annonceurs. C'est ainsi
que c'est Crest qui apprend à nos jeunes
à se brosser les dents, Kellogg's à
prendre de meilleurs petits-déjeuners
et que McDonald leur explique que s'ils
amènent leurs parents chez McDo, leur
école pourrait aussi acquérir des
ordinateurs. Pour McDo, c'est un bon investissement
: peut-être 2% des ventes en achat
d'ordinateurs, et une structure de vente pyramidale
où McDonald explique aux directeurs
d'écoles comment fonctionne le deal, les
directeurs l'expliquent aux enseignants qui
l'expliquent aux étudiants qui le vendent
aux parents
Nos écoliers deviennent
ainsi les enfants-soldats des marchands.
La publicité courtise nos jeunes par
toutes sortes de moyens. Dans L'Actualité,
on suggère aux enseignants d'abonner leurs
élèves au coût de 95¢ par
exemplaire (30 abonnements par classe) et on leur
promet de leur fournir en échange —et
gratuitement!—leur propre exemplaire, plus
le "Guide d'utilisation du magazine en classe" avec
suggestions d'activités et travaux
pratiques, etc. Pour rendre service aux enseignants
? N'est-ce pas là encore une nouvelle forme
de vente par pallier dont les enseignants sont les
rouages ? Comme ils le sont pour le vente de
Tshirts ou de voyages
"pédagogico-culturels".
Au début de ces ententes, les
publicitaires accordent aux autorités un
droit de veto sur le contenu, et ils ajoutent
qu'elles pourront ainsi afficher "gratuitement" des
messages pour leurs propres causes. « Pas de
place pour du "junk food" ! » promettent les
publicitaires... Tout communicateur sait bien que
c'est la manière de mettre un pied dans la
porte et que le but final est de faire de la
publicité pour tout produit destiné
aux jeunes clientèles, y compris pour le
junk food !
Les multinationales sont de puissants
annonceurs, et pour plusieurs d'entre elles (les
chaussures de sport, les repas éclair, la
musique, etc.), ce sont les jeunes qui constituent
leur clientèle naturelle; le réseau
des écoles est évidemment le meilleur
réseau pour les atteindre efficacement.
C'est donc seulement dans un premier temps qu'on
accepte d'être scrupuleux sur les contenus
publicitaires ! Les commissaires du district
scolaire de Colorado Springs prétendent sans
rire qu'ils sont heureux parce qu'ils retirent plus
de 100,000 $ de la publicité diffusée
dans 53 écoles et sur 130 autobus scolaires
—mais leurs plus gros annonceurs sont Pepsi
et Burger King !
Il est vrai que les Québécois
ne sont ni les seuls ni les premiers à
céder leurs espaces éducatifs aux
marchands. Le Premier ministre britannique, Tony
Blair (un supposé social-démocrate) a
constitué depuis 1999 plus de 72 Education
Action Zones; ça, ce sont des quartiers
où les entreprises privées sont
autorisées à établir des
"partenariats" avec les éducateurs. Mieux :
la gestion de six établissements scolaires a
été confiée à
l'entreprise privée... Mais seuls les
marchés rentables sont reluqués par
les publicitaires. « A l'école Park
View Academy de Tottenham, jamais aucune entreprise
n'est venue offrir ses services. Et pour cause :
cet établissement des faubourgs de Londres
à l'allure d'usine sidérurgique est
située dans l'une des agglomérations
les plus pauvres de Grande-Bretagne. »
(L'Express, 20 avril 2000) Les marchands sont
surtout prêts à aider les riches :
normal ! c'est là un meilleur investissement
car il y a là davantage de retombées
consommatoires.
Les enseignants sont complices. On laisse
organiser le Concours CV-Personnalité Banque
Nationale dans lequel les représentants de
la BNC viennent s'entretenir avec les
étudiants sur le CV et l'entrevue d'emploi :
« Les professeurs apprécient de telles
activités car elles viennent
compléter leur plan de cours » explique
Diane Seguin, présidente de Communication
DSA (InfoPresse, mai 1997). « Il est moins
coûteux pour un annonceur de viser le milieu
scolaire de cette façon [concours
adapté aux cours] que de mener une
campagne publicitaire à la
télé » renchérit Ginette
Flynn, présidente du Groupe Jeunesse, agence
spécialisée dans les
opérations publicitaires en milieu scolaire.
Selon le Center for Media Education cité par
Jean Kilbourne, docteur en éducation, dans
Deadly Persuasion, « la personne qui
connaît la couleur favorite d'un enfant, ou
son animal favori, ou son activité favorite,
peut mixer psychologie et technologie, et le
manipuler en misant sur sa
vulnérabilité. » (1999)
Pour reprendre l'expression du publicitaire
Jacques Séguéla : nos enfants sont en
train de devenir des "fils de pub". C'est nous qui
vendons nos enfants pour un plat de lentilles :
quelques dollars qui, comme le souligne le Recteur
Tavenas de l'Université Laval, comptent pour
pratiquement rien dans le budget global de
l'éducation. Mais la morale
économique peut facilement nous enfermer
—et nos enfants avec nous ! — dans un
piège coûteux. Rappelons-nous un ou
deux exemples : même au risque d'empoisonner
leurs malades, les responsables des banques de sang
—en France, disons !— ont
estimé qu'il en aurait coûté
trop cher de jouer la carte de la prudence;
même au risque de détruire le cerveau
des consommateurs par la "maladie de la vache
folle", des éleveurs peu consciencieux
—en Angleterre, disons !— ont choisi
de produire une viande plus économiquement
et plus rapidement. Alors, combien de nos enfants
sommes-nous prêts à brader pour
quelques dollars publicitaires ?
Un seul espoir. Les efforts des leaders
sociaux les plus avertis commencent à se
faire sentir : un certain nombre d'institutions
font marche arrière. L'Université
Laval est la première grande
université canadienne qui renonce, au
printemps 2000, à céder pour un
million$ par année le monopole de ses campus
à des fabricants de boissons gazeuses.
Quelques mois plus tard, le recteur de
l'Université de Montréal, Robert
Lacroix, annonce qu'il ne renouvelle pas le contrat
qui le lie à la firme Zoom Media qui
gère 700 emplacements publicitaires dans son
établissement.
Les jeunes constituent un public en or
(sonnant et trébuchant !). Les chercheurs
Robertson & Rossiter ont montré que plus
de 47,3% des jeunes de première année
sont incapables de déceler que la
publicité a des visées persuasives.
(Journal of Consumer Research, June 1774)
Heureusement, comme le rapporte Scott Ward dans How
children learn to buy, la maturation naturelle et
l'éducation semblent donner des
résultats : cinq ou six ans plus tard, 97%
des jeunes de 12 ans reconnaissent que la
publicité ne dit pas toujours la
vérité (1977). Ils sont capables
—intellectuellement ! — de
discernement, mais le discours publicitaire demeure
émotivement extrêmement important dans
leur schème de valeur. Andersen &
DiDomenico ont étudié les pubs
diffusées dans les dix magazines les plus
lus chez les jeunes de 18-24 ans. Ils ont
découvert, par exemple, qu'il y avait 10
fois plus d'annonces pour les régimes et la
silhouette dans les magazines de filles que dans
les magazines de gars. (International Journal of
Eating Disorders, April 1992) Or, Seventeeen qui
s'annonce comme le « best friend of high
school girls » est tiré à
1,750,000 exemplaires ! Pensez-vous que les cours
d'éducation à la bonne alimentation
et le Guide alimentaire canadien va faire
contrepoids à cette publicité qui
présente des modèles mythiques (et
anorexiques !) à nos adolescentes ?
Marvin Goldberg, professeur de marketing au
Penn State University, explique dans Advertising to
children que les jeunes ne peuvent faire le poids
contre la ruse publicitaire : « La nature
hédoniste de la publicité, son
approche émotive, son habileté
à repérer des motivations puissantes
sont sans doute des éléments
suffisants pour éclipser temporairement les
processus logiques qui permettent à une
personne de se construire des défenses.
» (1999) C'est pourquoi les publicitaires
lorgnent du côté des enfants. Aux
États-Unis, la chaîne de
télévision spécialisée
Nickelodeon vise les enfants de deux à 11
ans. Ford y diffuse de la publicité. Pour y
vendre des autos ? Non. Mais comme le rappelle
Richard Hétu, dans son article "La
publicité au berceau" : « Dans le but
d'imprimer la marque de la compagnie dans le
cerveau des petits [
] En allant
chercher les humains au berceau, les entreprises
peuvent se les gagner jusqu'à la tombe.
» (LaPresse, 27 mais 2001)
Beaucoup de marketers reniflent la bonne
affaire qui les attend derrière les portes
de nos écoles. Selon le Council for Aid to
Education, les budgets dépensés par
les entreprises en programmes
"éducationnels" dans les écoles
primaires et secondaires américaines sont
passés de 5 millions$ en 1965 à 500
millions$ —une multiplication par 100. C'est
ce qui s'appelle proliférer au centuple.
(chiffres mentionnés par Jean Kilbourne,
dans Deadly Persuasion)
Le phénomène n'est pas
entièrement nouveau; il prend simplement une
importance décuplée, sinon,
centuplée. Lorsque je fréquentais
l'école primaire dès 1944, mes
couvre-livres étaient fournis par les
Caisses populaires Desjardins, les bandes de la
patinoire étaient identifiées au nom
du pharmacien ou de l'épicier de la
paroisse. Mais tout cela était fait sous
forme artisanale, par échange de bons
procédés, par affinités
communautaires. Cette publicité locale
était bien différente de celle qui
est produite par les géniaux publicitaires
payés par les riches multinationales, et
diffusée par des réseaux
commercialement structurés. Ceux-ci sont
d'insatiables envahisseurs —et,
sérieusement, ils sont plus habiles à
la négociation que les humanistes du monde
de l'éducation !
Il est vrai que l'on connaît un
précédent. Dans les années
Cinquante, on voit pour la 2e fois peut-être,
une campagne de publicité d'envergure
conçue par et pour les
Québécois; c'est une campagne
journaux créée dans le but de
recruter des volontaires pour les Forces
armées canadiennes. Cette campagne fait
allusion, selon l'un ou l'autre annonce, à
la religion, au Régime français, aux
fiers coureurs des bois, aux chansons du
folklore
C'est un succès : la campagne
touche le coeur des "canadiens français"
comme on dit alors. Aussi, le ministre de la
Défense nationale d'alors, Brooke Claxton,
décide de rassembler les 48 annonces dans un
"album souvenir" qu'il fait distribuer dans toutes
les écoles du Québec
Dans une
lettre accompagnant son envoi, le ministre explique
: « Les annonces sont de beaux exemples de
l'art commercial contemporain [
]
leurs illustrations pourront peut-être
inspirer vos professeurs dans l'enseignement du
dessin [
] elles sauront
développer chez vos élèves un
intérêt accru à l'égard
de l'histoire. » Le ministre travaille
même à l'avenir de la publicité
car il écrit : « Il manque actuellement
de rédacteurs qualifiés dans le
domaine de la publicité française et
le jeune homme (sic!) qui écrit bien peut y
trouver un emploi profitable. »
(rapporté dans La Pub : 30 ans de
publicité au Québec, 1989)
Les écoliers sont à vendre
à titre de "segment de marché"
à tant du 1000 têtes —ce que
les publicitaires appellent le "coût par
mille", le CPM. Tout un réseau
d'intermédiaires cherchent de nouvelles
cibles pour les annonceurs. Les enfants constituent
un segment non négligeable. Si leur revenu
discrétionnaire n'est pas
élevé, leur force de persuasion
d'enfants-rois est grande auprès de leurs
parents.
Malheureusement pour les publicitaires, se
trouve en travers de leur chemin, une loi
québécoise qui interdit depuis 1977
la publicité aux enfants de moins de 13 ans.
L'ensemble des citoyens du Québec a
décidé —dans une
passagère envolée socio-d
mocrateÊ ? — de protéger ses
enfants de la "persuasion clandestine" selon
l'expression de Vance Packard (1958)—au
moins à l'âge où ils peuvent
difficilement porter un jugement
éclairé.
Hélas, dans le mouvement de balancier
vers le nouveau libéralisme, la
déréglementation, le
désengagement de l'État et tutti
quanti, les marchands de tous ordres —et
leurs valets lobbyistes— tentent
désespérément d'envahir ce
segment de marché encore relativement
vierge, en questionnant la loi ou en la
contournant. Et ils trouvent des comparses au sein
du milieu : les gestionnaires scolaires qui, comme
tout le monde le sait, « ont terriblement
besoin d'argent ».
JUSQUE DANS NOTRE SOUPE
Les jeunes étaient fermement
protégés par la loi dans les
"années socio-démocrates", mais les
temps changent : nous évoluons
désormais dans les "années
déréglementation", mondialisation,
globalisation. Dans les écoles, le
problème grandit depuis que le Ministre de
l'éducation lui-même, François
Legault, ouvre la porte aux marchands de tous
ordres. En effet, il rappelle dans le fascicule
intitulé Publicité et contributions
financières à l'école, que les
modifications apportées en 1997 à la
Loi sur l'instruction publique « permet
notamment au conseil d'établissement de
solliciter ou de recevoir des dons de personnes ou
d'organismes qui désirent aider
financièrement l'école ». (1999)
Il ajoute : « L'examen de participation de
partenaires financiers à la vie scolaire
s'effectuera avec prudence et en cas de doute sur
la compatibilité d'un projet avec la mission
de l'école, on saura s'abstenir de
l'accepter. » Il incite donc à la
prudence. Néanmoins, la porte reste ouverte
car il écrit: « Comment prendre des
décisions [
] qui tiennent
compte aussi de sa volonté de se donner des
moyens d'action additionnels ? » On voit que
le ministre veut "le beurre
et l'argent du
beurre".
En réalité, la publicité
est en train de faire son chemin jusque dans les
services publics. Depuis 1995 à peu
près, on voit des efforts de plus en plus
systématiques pour créer des
réseaux d'affichage ou d'annonces dans les
services publics, institutions d'enseignement,
hôpitaux, etc. Pour l'instant, ce ne sont que
des affiches, mais on verra d'ici peu des
téléviseurs diffusant de la
publicité dans les ascenseurs ou les
corridors. Aux USA, ChannelOne est présent
dans 12,000 high schools, touchant huit millions
d'étudiants et 400,000 enseignants: contre
un condensé de nouvelles de 10 minutes
adapté à cette clientèle,
l'auditoire (captif!) est soumis à la
publicité de "généreux"
commanditaires. Les journaux viennent d'annoncer la
mise sur pied d'un semblable réseau au
Canada anglais par la firme Partenaires
éducatifs Athéna sous la
poussée de son vice-président
marketing, Gary Pelletier qui vise « 300
établissements avant de solliciter les
écoles francophones », lit-on sur le
fil de la Presse canadienne.
Les jeunes n'échappent pas à
l'emprise des vendeurs, et encore moins depuis
qu'ils glissent tranquillement mais sûrement
vers Internet. Telle qu'elle l'expliquait à
ses futurs partenaires du Publicité-Club de
Montréal (L'Actualité, 1er mars,
1995), l'autoroute de l'information vue par un
président d'entreprise —ici, la pdg
du projet Ubi-Vidéotron— est devenue
une autoroute de la consommation: « Ubi, ce
n'est pas l'autoroute de l'information. La mission
d'Ubi est de joindre le consommateur à
domicile. » Et tac ! Bye ! Bye ! la
pudeur!
Montréal a déjà son
Stade DuMaurier, son Centre Molson. Bravo ! Les
équipes de sport professionnel, ce sont des
entreprises qui doivent faire fructifier le capital
de leurs actionnaires. Mais devra-t-on en arriver
à la "Bibliothèque Cap-Rouge/Tampax"
et autres incongruités ? Et il y a
sûrement un prix pour que l'Université
Laval devienne l'Université IBM et
l'hôpital Laval, le Centre hospitalier
universitaire Coca-Cola !! ! Pittsburg a bien sa
réputée université
Carnegie-Mellon du nom d'un magnat de
l'acier!
On voit donc couramment de la
publicité sur les campus scolaires, mais
bientôt, ce seront les manuels qui en seront
parsemés, les contenus de cours qui en
seront étoilés, et les profs
eux-mêmes qui deviendront les porte-couleurs
de l'industrie et du commerce. C'est
déjà commencé à
l'École des Hautes Études
commerciales de Montréal où les
professeurs Louis Jacques Filion sont
respectivement "responsable de la Chaire
d'entrepreneurship Maclean Hunter", et Jean-Charles
Chebat, de la "Chaire de commerce Omer
DeSerres".
Les cahiers d'exercice édités
par McGraw-Hill sont piquetés d'exemples
Volkswagen, de beurre d'arachide Jif ou de Beanie
Babies. L'agence Cover Concepts se
spécialise dans le placement de
publicité dans les manuels; elle a des
clients comme Calvin Klein et Nestlé. (Time,
April 19, 1999)
Je considère que le "murmure
marchand", selon l'expression de Jacques Godbout,
doit être réservé à
l'allée marchande. Faut-il accepter la
publicité dans les églises ? Pourquoi
pas ? Il y a là une clientèle captive
de gens âgés qui sont dans une
situation privilégiée pour passer un
message. Les églises n'ont plus les moyens
de subvenir à leur entretien, plusieurs sont
détruites ou vendues. Pourquoi pas la
publicité dans le choeur si une entreprise
est prête à financer les
réparations ? On trouve cette idée
farfelue —pour le moment. Mais c'est ce
qu'on fait déjà dans les
hôpitaux et dans les écoles !
Où s'arrêteront les
publicitaires ? Il ne faut pas s'attendre à
ce que les publicitaires s'arrêtent. C'est
leur travail de faire de la publicité. C'est
leur travail de trouver de nouveaux
débouchés, de nouveaux circuits, de
nouveaux publics. Ils sont payés pour cela.
Il faut que les gestionnaires responsables des
services publics cessent de se laisser convaincre
de n'importe quoi. Déjà en Suisse, on
penche en faveur de l'entrée de la
publicité dans les manuels scolaires. Et en
Allemagne, la vente d'espaces publicitaires dans
les écoles y est déjà
autorisée (L'Hebdo, 23 octobre
1997).
Qui dit mieux ? Le 17 janvier 2001, la ville
d'Oceanside en Californie signe avec Coca-Cola une
entente d'exclusivité : seul Coke est
désormais disponible sur l'ensemble des
propriétés de la ville, les stades,
les bibliothèques, les parcs, les
cafétérias, ainsi de suite.
Jacques Mazel rappelle dans Socrate, que le
père de la pédagogie centrée
sur l'élève, au contraire de ses
émules de l'époque, n'a jamais
accepté d'enseigner pour de l'argent. Mazel
propose une explication —que l'on peut
interpréter comme une mise en garde : «
La relation sociale à l'argent mesure
déjà toute la considération
portée à l'égard de
l'enseignement —et trahit le prix
attaché à vendre ce qui pourtant n'a
pas de prix. » (1987) Une école, c'est
pour éduquer, un hôpital c'est pour
soigner, une église c'est pour prier. Et un
magasin c'est pour vendre. Si les vendeurs et leurs
mandants, les publicitaires, veulent investir la
place sociale, il faut en débattre sur la
place publique. Pour ma part, je m'objecte à
retrouver de la publicité dans ma
soupe!
Ces placards, ces ritournelles, ces
vidéos continueront donc d'assaillir
indéfiniment des publics de mieux en mieux
identifiés ? Bien sûr ! Les
publicitaires sont des gens créatifs et ils
sauront rejoindre les citoyens jusque dans les
moindres recoins de leur vie intime; je pense que
nous verrons la publicité s'étendre
et s'immiscer de plus en plus profondément
dans nos vies.
Ignacio Ramonet, directeur de la
rédaction du Monde diplomatique fustige la
publicité envahissante en ces mots : «
Tentaculaire, étouffante, oppressive, la
publicité ne cesse d'étendre ses
domaines d'intervention [
] sous la
forme discrète du parrainage [la
commandite, le sponsoring], son champ
d'intrusion ne connaît pratiquement plus de
limites. Par ce biais quasi clandestin, elle est
parvenue à investir, ces dernières
années, l'art, la culture, la science,
l'éducation et même la religion.
[
] La puissance des investissements
publicitaires est telle que des secteurs entiers de
la vie économique, sociale et culturelle en
dépendent. C'est déjà le cas
des sports ou des médias. Mais aussi, de
plus en plus, de la recherche et de l'enseignement.
» (mai 2001) N'est-elle pas déjà
rendue "dans notre soupe" ?
La publicité
ramollit l'être
Le Conseil des normes de la publicité
reçoit les plaintes des consommateurs qui
voient matière à se plaindre dans
certaines publicités diffusées. En
2000 pour l'ensemble du Canada, le Conseil n'a
reçu que 1143 plaintes dont seulement 71 ont
été jugées fondées. Le
Conseil reçoit du Québec à
peine une trentaine de plaintes par mois; les 2/3
de ces pubs ne suscitent la plainte que d'un seul
consommateur; à peine quelques unes sont
critiquées par plusieurs dizaines de
personnes. Les citoyens aiment la publicité.
Les sondages Descarie&Complices
révèlent des chiffres fascinants : si
on leur demande de « donner une note »
à la publicité
québécoise, 72,6% des
répondants donnent une note de 7 sur 10 ou
mieux; une majorité trouvent qu'elle est de
plus en plus intéressante : 68,4%
considèrent que la publicité
québécoise « s'est
améliorée au cours des cinq
dernières années ».
(communication à l'auteur, janvier
2001)
La publicité, cette
élégante aux atouts affriolants, ne
sera satisfaite que lorsque tous les citoyens
seront affalés sur leurs canapés
capitonnés, transformés en gobeurs
béats et devenus des surconsommateurs
béants. La publicité ramollit
l'être.
Elle exacerbe les besoins du peuple « en
pain et en jeux » comme le poète
Juvenal (Satires) caractérisait
déjà le peuple romain; les riches
multinationales sont actives aussi longtemps qu'un
créneau de consommation est rentable et le
nombre de "besoins" qu'elles peuvent exciter est
infini. Les gens d'affaire ont tout
intérêt à ce que le peuple
s'active à "dé-penser plutôt
que penser".
Dans la plupart des grandes
démocraties, la publicité agit de
facto comme le financier des médias.
L'accès aux émissions d'information
ou de divertissement des grands réseaux de
télévision semble gratuit; or les
coûts de production, énormes, sont
défrayés par la publicité.
Tout gestionnaire de réseau doit donc faire
montre de prudence pour ne pas créer un
"environnement inamical" qui pourrait froisser les
annonceurs bailleurs de fonds. La publicité
impose donc une limite à la
présumée liberté de presse;
"la publicité censure".
La publicité diffuse une culture
matérialiste; pour le publicitaire, tout
bien est un bien. Deux ou trois autos plutôt
qu'une rend, selon eux, la vie encore plus facile;
mais, dans leur publicité, les géants
de l'auto cachent certaines données comme
l'épuisement de ressources non renouvelables
(le pétrole), l'émission de gaz
à effet de serre (le monoxyde de carbone),
les morts (l'auto est le premier tueur chez les
moins de 40 ans!). Et une radio par personne, un
téléphone par personne, ainsi de
suite, tout "entraîne à un immense
gaspillage" de nos ressources naturelles, de notre
temps et de notre créativité. Ne
vit-on pas davantage en créant qu'en
consommantÊ?
Même la culture est influencée
par la publicité. Pour le peuple, les arts
visuels ou la musique, c'est ce que les
médias diffusent. Or, la publicité
joue un rôle primordial dans la fabrication
de la culture populaire, d'abord parce qu'elle
reprend elle-même les éléments
de la culture populaire émergeante, et
ensuite parce qu'elle pousse en avant les seules
oeuvres des artistes qui sont accointés avec
les gens d'argent. Si bien que les
sociétés "avancées" en venues
à baigner dans "une culture de marchands".
Ce sont ces thèmes qui sont abordés
dans le présent 3e temps.
DÉ-PENSER PLUTÔT QUE
PENSER
Dans l'univers massmédiatique, il
semble convenir davantage de consommer que de
penser. Tout est mesuré aujourd'hui à
l'aune de l'économie plutôt
qu'à celle de la philosophie —ou de
la religion comme c'était le cas
naguère encore. Dans son livre
Théorie générale de l'emploi,
de l'intérêt et de la monnaie,
l'économiste britannique John Maynard Keynes
explique le chômage
par la faiblesse de
la consommation : consommez davantage et vous
créerez ainsi des emplois chante-t-il.
(1936) Il trouve justification à ce que les
riches deviennent plus riches : leurs
dépenses ostentatoires créent de
l'emploi pour ceux qui construisent leurs
châteaux
D'autres voient les choses autrement. Dans
Vers la libération: au-delà de
l'homme unidimensionnel, l'économiste
Herbert Marcuse critique vertement la
société de consommation à
outrance. (1964) Professeur à Columbia,
Marcuse est identifié par la jeunesse de
Soixante-huit, époque du Flower Power, comme
un maître à penser gauchiste mais
crédible. Marcuse est un genre
"d'économiste psychanalyste"; il
répète que les citoyens des pays
riches ont échangé leur
liberté de penser par eux-mêmes contre
le confort matériel. En ce début de
troisième millénaire, on peut le
constater autour de nous : combien de parents
troquent le précieux temps qu'ils pourraient
consacrer à leurs enfants ou à leurs
amis, contre des dollars additionnels qui leur
permettent d'obtenir un domicile plus luxueux, de
profiter de voyages exotiques, ou de
s'éclater dans des loisirs
commercialisés ?
Le produit intérieur brut, le PIB,
mesure-t-il vraiment le progrès d'une
société ? Il mesure une
réalité limitée, celle des
dollars. Or ne peut pas tout évaluer
à l'aune de l'argent. L'économiste
indien Amartya Sen, Nobel 1998, explique qu'on
doit, pour évaluer le développement
d'une société, miser sur un "indice
synthétique" qui prend en
considération d'autres critères que
le profit des grandes entreprises. Son
maître-livre est Collective Choice and Social
Welfare (1970). En lui accordant son prix,
l'Académie royale des sciences de
Suède reconnaît: « Il a
ajouté une dimension morale à
l'étude des problèmes
économiques. » On accordant son prix
à Sen, Nobel accorde de la visibilité
à une économie sociale alors qu'on
avait jusque là toujours donné toute
la place à l'économie de
marché fait remarquer Mary Jane Friedrich de
Encyclopædia Britannica Online.
Comment fait-on pour mesurer la
quantité de solidarité dans une
nation ? le degré d'authenticité ?
d'amour ? Avec le PIB, plus les gens d'un pays sont
en santé, moins ce pays progresse; en effet,
il y aura moins de dépenses à
comptabiliser et le PIB annoncé sera donc
plus faible. Le généticien
français Albert Jacquard fait une mise en
garde de même trempe dans La Légende
de demain : « La société
occidentale, dominante et sûre
d'elle-même, a confondu croissance de la
consommation et progrès humain. »
(1997) Or les cerveaux qui stimulent la
consommation, ce sont les publicitaires.
On voit ici osciller le balancier entre les
socio-spiritualistes et les matérialistes.
Ce ballottage se manifeste chez ceux qui pensent
par eux-mêmes. Mais il faut bien avouer que
le citoyen moyen préfère avoir plus
d'argent pour acheter les biens qu'il convoite
plutôt que d'avoir plus de temps libre pour
réfléchir. Mais pour obtenir tous ces
"biens", il faut sacrifier quelque chose: il faut
sacrifier la souplesse des horaires (l'agenda
électronique et le cellulaire permettent-ils
d'être plus disponible aux relations
humaines?), il faut sacrifier les moments de vrai
congé (on travaille aussi sur le golf quand
ce n'est pas à Cancun), il faut sacrifier la
vie familiale (l'obligatoire ubiquité
électronique gruge le temps familial), ainsi
de suite.
Les contemporains des pays avancés
sont plus riches mais leur temps de travail ne
diminue pas; il tend même, ces
dernières années, à augmenter.
C'est un fait que plus d'argent permet de mener la
vie que l'on voit dans les mass-médias; or
l'image de succès répandue par les
mass-médias est une image de niveau de vie.
Un pays fait la une des journaux ou occupe le petit
écran quand son PIB augmente —il
n'est pas question de se demander si les femmes y
sont traitées plus équitablement ou
si les enfants y sont plus heureux. Il en va de
même pour le succès personnel: bien
des apprentis sorciers sont prêts à se
tuer à l'ouvrage, à écraser
les autres pour des vêtements Hugo Boss, une
berline allemande, un cottage
décoré-paysagé dans le
Boisé de St-Machin, ou des vacances au Club
Med. Tous des rêves instillés par la
publicité !
Dans une société de l'argent,
soumis aux pressions de la publicité,
même des adultes pas si naïfs
s'imaginent que les objets peuvent remplacer
l'amour: ils offrent largement les cadeaux
d'anniversaire somptueux, les repas au restaurant,
les camps de vacances exotiques, les
équipements sportifs coûteux ou les
cours d'art privés. Mais ces adultes ne
peuvent plus être disponibles; ils sont
absents, rivés au gagne-pain, au
gagne-gadgets. Si bien qu'aujourd'hui, le cadeau le
plus rare qu'on puisse recevoir, c'est du temps, du
temps consenti par un parent, un ami, un
professionnel, un inconnu.
Je parle de l'amour, mais que dire de la
justice ? Naomi Klein résume dans No Logo ce
qui se passe honteusement sur le plan
économique sous la pression de la
philosophie mondialiste des grandes entreprises qui
négocient des Zones de libre-échange
nord-américain et autres Union
européenne : « Des cadres de grandes
entreprises et des célébrités
récoltant des salaires si
élevés qu'ils défient
l'entendement, des milliards de dollars
dépensés en branding et en
publicité —tout cela soutenu par un
dispositif assis sur des bidonvilles, des usines
sordides, et sur la misère et le pilonnage
des espoirs de jeunes femmes telles que celles que
j'ai rencontrées à Cavite [port
des Philippines près de Manille] luttant
pour leur survie. » (2000) « Pour les
entreprises, soutient l'économiste
Léo-Paul Lauzon dans Contes et comptes du
prof Lauzon, l'exploitation de la pauvreté
est devenue partie prenante de leur
stratégie de marketing. »
(2001)
Mais un humain équilibré, ce
supposé "roseau pensant" selon l'expression
de Pascal, devrait passer plus de temps à
penser que de temps à dé-penser ! Or
que fait la publicité ? Elle joue sur tout
instant d'inaction ou d'inattention pour convaincre
le chaland d'acquérir des biens (superflus
pour la plupart !), l'obligeant ainsi à
consacrer plus de temps au travail. Alors, esclave
du travail, le citoyen devient moins libre
d'opiner!
LA PUBLICITÉ QUI
CENSURE
Est-ce que l'argent publicitaire est innocent
? Le professeur James Twitchell
révèle dans AdCult USA des faits
ahurissants. (1996) BBDO, une des quatre grandes
agences mondiales, a déjà
coupé d'un million et demi$ ses placements
dans le Reader's Digest parce que l'éditeur
avait fait une mise en garde contre les dangers de
l'utilisation du tabac; c'étaient les
dollars de l'American Tobacco. Toyota a
déjà pénalisé
Roads&Tracks parce que l'éditeur n'avait
pas mentionné ses produits sur la liste des
meilleurs achats. Time Magazine élimine
toute référence aux dangers de la
cigarette dans une section spéciale sur la
santé (peur de "froisser" ses annonceurs ?).
Newsweek ne fait aucune allusion à la
cigarette dans son numéro spécial sur
"What you should know about hearth attacks".
Pourquoi ces revirements ?
Pourrait-on lire dans la section Automobile
de La Presse ou du Journal de Montréal un
article sur la façon d'étrangler un
concessionnaire quand vient le moment de
négocier l'achat d'une auto ? ou, dans la
section Habitation, comment acquérir une
maison en contournant le courtier ? ou, dans la
section Restauration, pourrait-on lire autre chose
que « l'ambiance est agréable, les
plats sont intéressants, les patrons sont
gentils et les prix sont abordables » ? Non,
vous n'avez rien lu de tel parce que ces sections
sont en réalité des publi-reportages.
Pourrait-on lire dans Elle Québec ou autre
"madame magazine", un point de vue critique ou des
mises en garde sur les cosmétiques ? Non, le
poids publicitaire est trop grand dans
l'équilibre financier de la presse et c'est
pourquoi les rédactions sont devenues
complaisantes. Soyons honnête: oui, c'est
vrai, j'ai lu dans le périodique de la
publicité québécoise
InfoPresse, un dossier intéressant
intitulé "La publicité va-t-elle trop
loin ?". (septembre 1998)
Malgré l'horreur qu'un tel état
de fait peut susciter chez certains, il semble que
la situation s'améliore plutôt si on
se réfère à cette anecdote
racontée par Jean-Marie Allard dans La
Publicité : 30 ans de publicité au
Québec : « Au début des
années Soixante, avec l'implantation
progressive des stations [de
télévision] privées, les
agences et leurs clients seront devenus à
toutes fins utiles, les rois et maîtres des
ondes. Dans les studios de
télévision, il y avait ce que l'on
appelait le client's booth où s'installait
un représentant de l'agence qui surveillait
les intérêts de son client tant du
point de vue contenu de l'émission que de la
livraison proprement dite des messages
publicitaires. » (1989) Et on continuera
d'affirmer qu'il existe une cloison étanche
entre le service de programmation et celui de
publicité ?
Dans tout journal, rédaction et
publicité sont supposément deux
services indépendants. Pourtant, Ronald
Collins affirme dans le Washington Journalism
Review, revue de recherche sérieuse sur le
journalisme, que 80 % des annonceurs
préviendraient les éditeurs qu'ils
couperaient leur budget de placement en cas d'
"environnement inamical". ("Dictating Content: How
Advertising Pressure Can Corrupt a Free Press",
1992) Voici un exemple raconté par Steven
Chin, journaliste du San Francisco Examiner et seul
journaliste du site web ChannelA. Ses bailleurs de
fonds ne veulent pas qu'il identifie comme tel
"l'advertorial", de la publicité
(advertising) déguisée en
matière éditoriale. À un
moment, on le fait venir pour lui préciser
que les articles sur le monde du travail, la
politique ou les problèmes raciaux sont
inappropriée pour un site comme ChannelA, et
qu'il doit se contenter de parler de "lifestyles"
et de décoration. « J'ai fini par
être écoeuré de voir chacun de
mes articles jugé sur sa capacité
à générer des ventes, raconte
Chin. C'est devenu clair qu'il n'y avait plus de
place pour le journalisme. »
(http://ajr.newslink.org/ajrjdsept98.html). De
manière générale, les
journalistes savent ce qui est acceptable ou pas
pour leurs propriétaires-financiers; c'est
ce que l'on appelle l'autocensure.
Le philosophe Jacques Dufresne rapporte dans
Après l'homme, le cyborg un exemple
d'autocensure déclenchée par la
relation financière entre un média et
les publicitaires, exemple dans lequel il est
personnellement impliqué : « Dans un
station [de radio dans laquelle j'avais
été embauché pour exprimer mes
opinions] mon contrat verbal a
été rompu car, plutôt que
d'approuver la publicité qu'une chaîne
de fast food se faisait à elle-même en
associant son image à celle de la recherche
biomédicale classique sur le cancer, j'avais
posé en ondes la question suivante : "Ne
serait-il pas plus approprié que la
compagnie en cause finance les recherches sur les
rapports [possibles] entre le cancer et le
fast food ?" Quelques minutes après [la
fin de] l'émission, le
propriétaire de la station, un ami, me
priait d'accepter de mettre fin à notre
entente. Il avait lui-même reçu un
appel de l'agent [de publicité] de
la chaîne de fast food. A noter qu'il ne
bénéficiait pas encore des largesses
financières de la dite chaîne. Il
était [simplement en train] de
négocier un accord [pour un budget de
diffusion publicitaire]. L'agent lui a
signifié qu'il devait d'abord se
débarrasser du commentateur qui avait
osé évoquer l'hypothèse d'un
lien entre le hamburger/frites et le cancer. »
(1999)
Dans son livre L'Effet
caméléon, Claude Paquette parle de
"la gestion des apparences" et il donne un exemple
où l'image remplace la réalité
par un effet de collusion entre les gens des
médias eux-mêmes qu'ils soient d'un
côté ou de l'autre de la
caméra. Il raconte que le 18 mai 1989, le
Premier ministre du Canada, Bryan Mulroney et son
épouse Mila, arrivent par avion dans le
petit village de
St-Irénée-en-Charlevoix. La porte
s'ouvre Bryan et Mila apparaissent tout sourire.
Les caméras sont braquées sur eux qui
saluent la foule de la main. Or tout cela n'est que
théâtre : il n'y a pas de foule pour
les recevoir. Eux jouent leur rôle de leaders
aimés
tandis que les "journalistes"
jouent leur rôle de complices; il aurait
été impensable de tourner les
caméras de 180° pour
révéler ce faux-semblant. (1990) Auto
censure ! Le philosophe Jacques Dufresne rapporte
une autre anecdote qui révèle
jusqu'à quel point les gens de médias
sont des autocenseurs pointilleux. Il raconte :
« Alors que je participais à titre de
contractuel à une émission d'opinions
dans une radio privée, j'ai eu la
témérité de critiquer une
vedette en feignant d'ignorer que cette vedette
payait elle-même des messages publicitaires
dans la dite station. Or l'un de ses messages
devait passer immédiatement après mon
intervention. J'ai lu la réprobation, voire
la consternation, sur tous les visages autour de
moi. Je venais de commettre le péché
contre l'autocensure. Ce fut l'une des raisons pour
lesquelles mon contrat n'a pas été
renouvelé. »
Vous pensez que l'exemple donné plus
haut du client's booth ne pouvait se passer que
dans les années Soixante ? Le journaliste
Louis Cornelier exprime la même idée
en l'an 2000 : « La promotion du secteur
privé et de ses valeurs prend beaucoup de
place [dans les médias] et le poids
des annonceurs relègue le principe du droit
du public à l'information au second plan. On
taira, par exemple, que telle compagnie exploite
les enfants, on soumettra le contenu aux annonceurs
qui tiennent à les surveiller et on ira
jusqu'à confondre parfois, publicité
et information pour donner de la
crédibilité à la
première. » (LeDevoir, 12 mars 2000) Il
exagère peut-être ce
Cornelier
Et jusque où irons-nous dans la
promiscuité publicité-information
avec la concentration croissante de la presse qui
se rassemble de plus en plus en conglomérats
tentaculaires : America On Line (Internet) fusionne
avec Time-Warner (qui est déjà la
fusion d'un prestigieux groupe de
périodiques et d'une majeure du
cinéma). La puissante multinationale
Quebecor diffuse désormais un slogan qui la
caractérise : « Une offre
complète, globale et intégrée
! » Quebecor, c'est : le plus grand imprimeur
commercial du monde; mais c'est aussi : dix grands
quotidiens, deux entreprises de
télévision, huit maisons
d'édition, une foule d'hebdomadaires dont
Echo-Vedettes, de nombreux périodiques dont
Clin d'oeil, des entreprises de distribution dont
Messageries Dynamiques, des boîtes de
multimédias, le portail Internet Canoe, la
chaîne de disquaires Archambault, et on est
en train d'acquérir une papetière
d'envergure, etc.
Le journaliste Gil Courtemanche montre que
ces intégrations verticales influencent la
publicité en contrôlant les moyens de
diffusion : « Par exemple, une chanteuse qui,
parce qu'elle fait la première page d'un
magazine Quebecor, passe dans une émission
de télé Quebecor qui est
critiquée par un Journal de Montréal
Quebecor qui parle de son spectacle produit par une
filiale Quebecor et dont les extraits sont
présentés sur un site Internet
Quebecor. Elle aura bien sûr une biographie
autorisée Quebecor, des tee-shirts Quebecor,
et un nouveau disque Quebecor. » Il
résume la situation en ses mots cinglants :
« L'année 2000 aura été
l'année de la fin de la liberté
d'information dans le silence absolu et poli des
journalistes qui regardent, muets, leur terrain
d'expertise grugé par des comédiens,
des "performers", des amuseurs publics.
[
] Une telle emprise sur la
pensée des gens s'appelle le totalitarisme.
Nous sommes devenus la nouvelle Union
soviétique. Et nous en sommes heureux.
» (Voir, 21 décembre 2000)
Si la publicité constitue un
phénomène de masse et culturel
important, on peut se demander pourquoi aucun
massmédia ne dispose d'une chronique
régulière pour évaluer les
campagnes publicitaires les plus remarquées,
les soupeser, les critiquer ? Les articles (ou les
émissions!) sur la publicité sont
généralement écrits par des
publicitaires ou par des personnes qui vivent de la
publicité ; ces papiers ne sont que des
autopublicités déguisées. Ils
sont souvent bien écrits et bien
documentés, mais peu critiques. Comme le
fait remarquer Tilliette et
Barthélémy dans La Pub : « Cette
publicité qui n'a de cesse de nous provoquer
à travers tous les médias reste
encore un des sujets tabous de la grande presse, de
peur que les annonceurs désertent ses
colonnes, d'où le paradoxe : plus la
publicité fait de bruit, plus elle impose le
silence sur son fonctionnement réel. »
(1983)
Dans Le Poète, Michael Connelly, prix
Pulitzer, fait dire à son personnage
principal : « Les paroles de Glenn
dévoilaient la vérité qui se
cachait derrière une grande partie du
journalisme contemporain. Il n'y était
guère question d'altruisme, de service
public et de droit à l'information.
C'était devenu une question de concurrence,
de rivalité et de publicité. »
(1997) En effet, comme le rapporte Donald Gutstein
dans The Missing News, une enquête canadienne
commandée récemment par Newwatch
Canada de la chaîne de
télévision CBC révèle
que 43% des journalistes avouent être soit
"souvent" soit "occasionnellement" victimes de
pressions exercées par les annonceurs qui
investissent en publicité dans leur journal.
(2000) Eh oui ! la publicité
censure.
ENTRAÎNER AU GASPILLAGE
Aux États-Unis plus qu'ailleurs, les
marchands investissent en publicité pour
décupler le désir chez les pauvres
comme chez les riches. « L'animal est une
créature du besoin, alors que l'homme y
ajoute le désir. Le besoin est organiquement
ressenti (la soif
); le désir est la
sensation d'un manque qui n'est pas un besoin
», précise le logicien Marcel Boisot
dans La morale, cette imposture. (1999) Aussi, les
entrepreneurs nord-américains ne se
privent-ils pas pour stimuler les désirs :
l'Amérique du Nord dépense deux fois
plus en publicité par habitant que l'Europe
: aux États-Unis, on investit près de
400$ par habitant par année; en France, 160$
par habitant. Et ça marche ! Selon des
recherches rapportées par Juliet Schor dans
The Overspent American, le nord-américain
moyen possède quatre fois plus d'objets que
l'européen moyen (1998). Le quintile le plus
pauvre d'aujourd'hui dépense davantage que
le citoyen moyen de 1955; on construit des maisons
qui sont deux fois plus grandes que les maisons
d'il y a 40 ans. Ainsi de suite. A cette
époque récente, seuls les riches
disposaient de temps et de revenus suffisants pour
magasiner. Aujourd'hui, le "jour du Seigneur" sert
plutôt aux oisifs pour arpenter les centres
d'achat comme s'il s'agissait d'une
cathédrale
Par ailleurs, j'entends souvent des
récriminations contre le taux de taxation
élevé au Québec : « Il
est le plus élevé en Amérique
! C'est inacceptable ! » Ceux qui se plaignent
ainsi sont, soit riches, soit naïfs. Ma fille
a demeuré dans une banlieue aisée de
Philadelphie. Qu'est-ce qu'elle a constaté
et que j'ai vu ? Oui, les taxes sont moins
élevées. Mais seuls les riches ont
des quartiers entretenus avec trottoirs et
ameublement urbain
quand ces quartiers ne
sont pas privés. Des parcs de quartier, il y
en a peu; ceux qui veulent des équipements
doivent s'abonner à un centre de loisirs
privé
et payer. Pour traverser le
pont, il en coûte deux dollars; les pauvres
n'ont qu'à rester chez eux ! Pour la
santé ? Cela coûte près de
10,000$ par année pour assurer la famille.
Ainsi de suite. Dans L'Ère de l'opulence,
l'économiste John Kenneth Galbraith,
professeur à Harvard, exprime sa foi dans le
système capitaliste (1961) mais en faisant
remarquer que la richesse ne réside pas
seulement dans une production accrue mais aussi
dans des services publics élargis.
Une autre fonction de la publicité,
c'est de convaincre par tous les moyens que les
objets ne sont plus adéquats, qu'ils sont
"dépassés". Dans l'économie de
marché, l'obsolescence planifiée est
une qualité du marketing
—"obsolescence" : les académiciens
ont pensé que les français aussi
avaient besoin d'un mot pour décrire cette
nouvelle réalité : la
désuétude provoquée par la
publicité. Les objets ne sont pas
écartés parce qu'ils sont usés
ou brisés; ils souffrent de "vieillissement
psychologique", ne répondent tout simplement
plus à l'image que les consommateurs se font
d'eux-mêmes. Renouveler la valeur symbolique
des objets, c'est aussi à quoi sert la
publicité.
Les adeptes d'un média sont
aujourd'hui de simples publics-cibles offerts en
enchère aux publicitaires. Par exemple, un
rédacteur en chef est prêt à
abonner des personnes à son
périodique quasi gratuitement parce que les
noms supplémentaires de sa liste d'envoi
sont des noms de plus qu'il peut vendre aux
publicitaires. Gaspillage de ressources humaines
pour des "abonnés" qui ne sont pas de vrais
lecteurs ! Et que penser du gaspillage de papier :
près de 2,000 acres de forêt sont
détruites chaque année par un grand
quotidien new yorkais
dont le tiers ou la
moitié de l'espace est occupé par la
publicité. De telle sorte que John Burke
estime que la « publicité a
contribué largement à polluer
[
] les ruisseaux, les
rivières, les lacs et les eaux
côtières de l'Amérique. »
("Wood, Pulp, Water Pollution, and Advertising",
Technology and Culture, Janvier 1979)
Et désormais, la publicité
prétend contribuer au "one-to-one" marketing
: par les statistiques que les grandes banques de
données mettent à la disposition des
marketers, elle traque chaque consommateur
personnellement. Un publicitaire peut
dorénavant coupler les données de
votre code postal avec votre numéro de
téléphone, votre navigation Internet,
les achats faits sur votre carte de
crédit
La Federal Trade Commission des
États-Unis a enquêté sur 1400
sites Web; elle a trouvé que 85% de ces
sites colligeaient des renseignements personnels
sur leurs visiteurs —mais que seulement 14%
les en avertissaient. (Wall Street Journal, June 4,
1998) Dan Schiller, l'auteur de Digital Capitalism
(2000) écrit : « Les informations
concernant les habitudes de consommation
acquièrent une importance
stratégique. America Online (AOL) dispose
de données assez fines sur les 130 millions
d'abonnés aux magazines (Time, Fortune,
etc.), chaînes câblées (CNN) et
services Internet qu'elle contrôle. »
(Le Monde diplomatique, mai 2001)
Les stratèges de la publicité
peuvent ainsi constituer sur vous un profil
psychographique et vous soumettre par la suite
à la seule publicité des produits
susceptibles de faire partie de votre champ
d'intérêt —ou adapter
l'argumentation à vos "cordes sensibles"
à vous, pour vous vendre ce dont vous ne
pensiez pas avoir besoin.
Le revenu moyen de la famille Toulmonde, qui
habite une petite ville de banlieue bien ordinaire
de la région de Montréal, disons
Châteauguay, s'élève à
près de 55,000$ Or, selon, l'Institut de la
statistique du Québec, en 2000, un couple
avec enfants dépense ses revenus de cette
façon :
20,0% pour l'alimentation
21,6% pour le logement
7,5% pour l'entretien ménager
4,0% pour l'ameublement
7,8% pour l'habillement
La famille Toulmonde dépense donc
chaque année, près de 4,300$ pour les
vêtements seulement. De plus, elle
dépense 9,200$ en "transport". De vrais
voyageurs qui élargissent leur culture et
visitent de riches civilisations ? Bien sûr
que non ! Ces gens veulent profiter de la
"liberté" que leur procure l'automobile.
Rien que pour le superflus (soins personnels,
loisirs, journaux, tabac, alcool et divers), la
famille Toulmonde dépense 9,500$ La famille
Toulmonde réagit très bien à
la publicité : elle veut vivre "comme tout
le monde" ! Aussi est-elle endettée comme
tout le monde au Canada, sur ses cartes de
crédit et autres formes d'emprunt, pour un
total avoisinant
dites un chiffre ! Eh oui !
27,000$
Les publicitaires n'auront de cesse qu'ils
réussissent à convaincre tout un
chacun de consommer toujours plus, et, ce faisant,
de consumer la Terre
quand ce n'est pas de
consumer ses propres forces. Ils réussissent
fort bien avec les jeunes. Une étude
récente du sociologue Robert Manning de la
Georgetown University et publiée par la
Trane Federal Credit Union, démontre que
« la mise en marché des cartes de
crédit sur les campus est faite
agressivement et efficacement. »
L'étude révèle que certains
collèges et universités tirent profit
de ces activités commerciales en
étant payés par les entreprises.
Résultat : 81% des étudiants
obtiennent leur première carte de
crédit avant la fin de leur première
année d'université (70% en avaient
déjà une avant de compléter
leurs études collégiales); les
revolvers (ceux qui sont incapables de payer la
totalité de la somme mensuelle due),
supportent des soldes supérieurs à
2000$ en moyenne, et pour 20% d'entre eux, ce solde
excède 10,000$ L'endettement des jeunes est
tel que l'Université d'Indiana rapportait en
1998 qu'elle perdait davantage d'étudiants
à cause de leur incapacité à
rembourser leurs dettes qu'à cause de leurs
échecs académiques. (Trane Federal
Credit Union. "Student Credit Card Debt Looms
Large"
http://www.tranefcu.org/whatsnew/071999/student.html,
1999)
Selon Alain Giguère, président
de la maison de sondage CROP qui travaille
essentiellement pour le marketing et la
publicité, 43% des Québécois
« donnent un sens à leur vie en se
jetant corps et âme dans une ou deux
catégories de consommation ».
(L'Actualité, janvier 1992) N'est-ce pas
effarant de penser que le sens de la vie vient
à d'aucuns de la seule possibilité de
posséder des objets. Amulettes et autres
gris-gris ont donc fait leur apparition sous
d'autres formes dans la société
contemporaine : ce sont les objets que la
publicité dore du prestige de la
marque.
Serge Mongeau, le médecin apôtre
de la "simplicité volontaire", exprime
concrètement dans la Revue RND
l'absurdité de cette consommation à
outrance qui est celle de nos villes : «
Quelle superficie de terre disponible est
nécessaire pour répondre à
chacun de nos besoins ? Wackernagel & Rees
démontrent dans Notre empreinte
écologique qu'un canadien utilise en
moyenne 7,8 hectares pour répondre aux
besoins de son mode de vie (1999). Or, en divisant
tous les hectares disponibles sur terre par la
population mondiale actuelle, on obtient 2,1
hectares par habitant. En utilisant 7,8 hectares,
nous prenons plus de trois fois et demie notre
part. Cela réduit de beaucoup la part des
autres ! » (mars 2000)
Les marchands sont tous adeptes du libre
marché, de la mondialisation, de la
déréglementation
Peut-on croire
que les gens d'argent, "capitalistes" par nature,
ont pour objectif de faire avancer le
progrès ? Peut-on vraiment gober
l'idée que des marchés plus libres
vont permettre de créer une situation
avantageuse pour le citoyen consommateur ?Laissez
libres les compagnies aériennes d'offrir
—selon la philosophie du marketing—
le service "que le consommateur désire",
laissez-les fixer le prix du marché, et vous
verrez petit à petit les avions manquer
d'entretien jusqu'à ce qu'ils
s'écrasent. Un exemple plus
terre-à-terre (!) et qui n'est qu'un exemple
récent parmi tant d'autres : « 50% des
autocars Sherbus sont dangereux pour les passagers
», titre à la une le Soleil du samedi
11 mars 2000.
Non, les capitalistes ont comme premier
objectif d'assurer des profits à court terme
à leurs actionnaires. La publicité
leur sert à stimuler les ventes
et
à dorer leur image corporative pour rassurer
les actionnaires potentiels. Comme le juge le
sociologue-philosophe Francesco Alberoni dans La
Morale : « Il y a quelque chose de malsain,
d'erroné dans l'idée [
]
des théoriciens de la concurrence,
d'après laquelle le conflit, à lui
tout seul, nous conduirait au niveau le plus
élevé, nous mènerait au
progrès. » (1993)
Pour mettre un frein à ce gaspillage,
pour augmenter la résistance aux charmes de
la publicité, il ne nous reste qu'un seul
espoir : investir toujours davantage dans un
système d'éducation universel et
gratuit. Cette idée n'est plus tellement
à la mode comme le rabâche le slogan
de la droite « Le citoyen utilisateur doit
être le citoyen payeur ! » Mais seule
l'éducation permet à chacun
d'assembler petit à petit des points de
comparaison, de développer un esprit
critique, bref, l'éducation apprend à
penser par soi-même plutôt que de
succomber naïvement aux sirènes
publicitaires des marchands. Sinon, le citoyen qui
ne s'est jamais colleté aux idées des
autres, en particulier aux idées des
penseurs universels, se contente de rabâcher
les lieux communs qui sont
répétés dans les médias
de masse : « Nous avons droit au bonheur !
», un "droit" que seuls les citoyens des pays
riches réclament. « Seules les
sociétés avancées,
avancées dans leur démagogie au
service du politique, de l'économie et des
médias, agitent avec une
frénésie accrue ce hochet de la
vulgarité (du latin vulgus, le commun des
hommes), ce mirage auquel on fait semblant de
croire, qui fait se battre les hommes et courir les
foules : le bonheur » précise le
logicien Marcel Boisot dans La morale, cette
imposture. (1999) Mais le publicitaire
Frédéric Beigbeder, plus cynique,
rétorque dans 99 francs: « Dans ma
profession, personne ne souhaite votre bonheur,
parce que les gens heureux ne consomment pas.
» (2000)
Le citoyen éduqué pense
davantage par lui-même; il est moins dupe de
la publicité. Mais le système
d'éducation lui même répond de
plus en plus aux impératifs de
l'économie —davantage qu'à des
choix philosophiques. Aujourd'hui, on bourre nos
jeunes de connaissances "pratiques". Nos
universités deviennent peu à peu des
collèges techniques. Nos jeunes suivent les
traces des leaders de l'économie dominante:
ils n'apprécient dans les cours que les
éléments qu'ils estiment payants
à court terme. Courte vue ! Les jeunes sont
devenus les rouages consentants de
l'économie.
Voilà où le marketing et sa
publicité nous ont menés. Voici
quelques chiffres présentés par
Michel Chossudovsky dans La Mondialisation de la
pauvreté : 20% de la population du globe
consomme 80% des richesses de la planète !
Une famille moyenne nord-américaine a des
revenus cents fois supérieurs à ceux
d'une famille vietnamienne, et elle réussit
à tout dépenser ce revenu
et
même à s'endetter ! Les membres de
cette famille en sont obèses, et leur cave
est encombrée de biens inutiles. Les
américains à eux seuls consomment
chaque année pour 30 milliards$ en Pepsi et
Coke seulement. (1998) Gaspillage ! Par la
publicité, nous sommes tous
"entraînés au gaspillage".
Le professeur de philosophie Pierre
Desjardins, dans un article intitulé "Les
exclus : 16,5% des Québécois vivent
au seuil de la pauvreté", écrit :
« D'une part, il existe à
l'échelle de la planète une classe
d'élites reliées entre elles par de
puissants réseaux de communication et qui,
grâce à un système d'alliances
économiques, gardent le contrôle sur
l'économie, et, d'autre part, il y a la
masse de citoyens, "dressés" par les
médias de masse à vouloir consommer
toujours davantage et perdus dans un monde dont le
sens leur échappe complètement.
» (LeDevoir, 1er août, 2000)
UNE CULTURE DE MARCHANDS
Marshall McLuhan écrit dans Pour
comprendre les média : « Les historiens
et les archéologues découvriront un
jour que les annonces [publicitaires] de
notre époque constituent le reflet quotidien
le plus riche et le plus fidèle qu'une
société ait jamais donné de
toute la gamme de ses activités. »
(1968) Les publicités reflètent comme
un miroir ce que les humains sont, font et ont. La
publicité québécoise met en
scène la façon dont nous vivons, les
traditions que nous perpétuons, la langue
que nous utilisons, les arts que nous pratiquons,
ce que nous mangeons, ce dont nous nous
vêtons, les objets que nous possédons;
elle met en valeur notre spiritualité, nos
préjugés, nos tabous, nos droits, nos
lois; elle monte en exergue les valeurs que nous
privilégions (travail, individualisme,
amour, hédonisme
); elle
révèle la façon dont nous
naissons, nous élevons nos enfants, nous
considérons les aînés ou la
mort. Quand cette publicité est
téléguidée d'ailleurs,
financée par les transnationales,
conçue sur Madison Avenue, elle nie notre
différence; et notre façon
d'être comme Québécois
s'étiole.
Or les nations sont, pour ces
transnationales, les objectifs d'une guerre
économique à finir : de nos jours,
les territoires à conquérir sont les
"marchés". Et l'arme
d'information-désinformation de cette guerre
économique, c'est la publicité
—et la publicité livre ses batailles
sur le terrain culturel. Le professeur Henri Gobard
écrit dans La Guerre culturelle : « Les
ravages de la guerre culturelle sont pires que ceux
de la lutte économique : la lutte, c'est la
domination de l'adversaire; la guerre, c'est la
destruction physique de l'ennemi, et la guerre
culturelle, l'anéantissement de son
âme. » (1979) Il explique : « Les
impératifs commerciaux des
sociétés multinationales impliquent
la création d'un marché
homogène, d'une clientèle mondiale
aussi peu diversifiée que possible afin de
pouvoir vendre la même bouteille de liquide
ou le même vêtement à des
millions de consommateurs. La propagande de la
guerre culturelle fera donc tout pour intensifier
le matraquage dit publicitaire et qui n'est que la
nouvelle forme du bourrage de crâne. Le
matraquage publicitaire est une forme moderne et
supérieure de la propagande. »
(italiques de l'auteur lui-même) Non
seulement les objets offerts et dont le
désir est stimulé sont-ils
homogènes, mais les messages qui les vantent
tendent eux aussi à être
homogènes
par mesure d'économie
globale.
Quand, il y a cinquante ans, les jeunes
Québécois faisaient leur "cours
classique", ils acquéraient une culture
humaniste, basée essentiellement sur les
belles-lettres et la philosophie; quand les jeunes
d'aujourd'hui s'inscrivent dans un collège,
ils subissent la pression sociale qui les incite
à choisir les sciences et la technologie.
Quant à la communication, chaque
année, l'Université Laval elle seule
reçoit près de 1500 demandes
d'inscription par des jeunes qui veulent devenir
pour la plupart publicitaires ou relationnistes,
une minorité optant pour le
journalisme.
C'est que chaque grande civilisation est
passée à l'histoire avec les
caractéristiques qui sont propres à
sa culture. La Grèce antique et l'Allemagne
du 19e siècle ont donné au monde la
philosophie; l'Italie de la Renaissance, les arts
plastiques; la Grande-Bretagne du Moyen-Âge,
le système parlementaire et le common law;
la France révolutionnaire, les
libertés et droits individuels.
L'Amérique du Nord, elle, sera sans doute
caractérisée par sa culture de
l'entrepreneurship, de la consommation et de la
publicité.
La publicité façonne la culture
populaire d'aujourd'hui. Prenons seulement l'aspect
artistique; la publicité
québécoise est réalisée
par les meilleurs photographes, cinéastes,
musiciens, comédiens, etc. oeuvrant au
Québec. Certains de ces artistes se font une
gloire d'être remorqués par la
locomotive économique et de voir leur
"oeuvre" ainsi exposée à un large
public; mais plusieurs le font avec
réticence, "pour gagner leur croûte",
et se méprisent en secret de sacrifier ainsi
au dieu Mammon. Le sociologue Gérard Lagneau
écrit dans Le Faire-valoir : « Inverse
de l'ascèse artistique, l'abaissement
publicitaire vers le grand public où se
contraignent l'écrivain et le peintre est
ressenti par eux comme une chute dans la
vulgarité du siècle; la floraison
d'association ou de clubs où les
créatifs communient dans la conviction que
l'oeuvre publicitaire peut malgré tout
être un art, a pour rôle objectif de
conjurer cette déchéance. »
(1969)
Parce que diffusée massivement, c'est
désormais l'annonce publicitaire qui
devient, aux yeux des gens ordinaires, la
quintessence de l'oeuvre d'art. À toutes les
époques du passé, les oeuvres d'art
n'ont été accessibles qu'aux riches;
les riches d'aujourd'hui, ce sont les gens
d'affaire. Et pour les gens ordinaires
d'aujourd'hui, les arts visuels, ce sont les
panneaux-réclame polychromes de la nouvelle
« Coccinelle » de Volkswagen; le
théâtre d'aujourd'hui, c'est "Monsieur
Bell" avec ses instantanés dramatiques; la
beauté d'aujourd'hui, c'est Calvin Klein qui
re-produit des clones humains: des filles plates et
des gars qui ont l'air fatigués de la vie.
La culture de masse, c'est ça.
Pire : dorénavant, ce ne sont plus les
musées mais les marchands et leurs
mandataires publicitaires qui créent les
événements culturels. C'est
Oldsmobile et non le Musée d'art de
Montréal présente en 1999 «
Giacometti, le plus grand sculpteur du 20e
siècle ». Mais, le "plus grand
sculpteur", n'est-ce pas plutôt « Rodin
» présenté la même
année au Musée du Québec par
le Groupe Investors. Ironiquement, si je veux
écouter un concert gratuit, je suis
obligé de me rendre au grand magasin Les
Ailes de la Mode. Le monde est à l'envers :
les concerts se donnent dans les magasins et les
musées sont devenus des panneaux
réclame. Jacques Godbout résume :
« L'hyperclasse [des propriétaires
du capital] s'est emparée de nos
rêves comme de nos désirs, qui ne sont
plus que des objets de consommation mis en
scène par la publicité. »
(L'Actualité, 15 avril 2000)
Bref, la culture d'aujourd'hui est une
culture de marchands, concoctée par des
stratégies marketing et portée sur la
place publique par la publicité. Quand les
multinationales de la musique s'objectent à
la diffusion des MP3 sur Internet, ils ne veulent
pas protéger leurs artistes mais leurs
profits; les jeunes artistes savent, eux, que le
MP3 est un des rares moyens dont ils disposent pour
faire connaître leur musique. La culture
musicale d'aujourd'hui, c'est celle qui est
supportée par les accointances avec les
massmédias, et par des stratégies de
publicité et de relations publiques
massives, coûteuses. Coûteuses mais
rentables. Une "industrie" culturelle !
Cette culture imposée par la
publicité s'impose même en
"gastronomie" (!) : si on demande aux jeunes
américains de 9-12 ans quel est leur aliment
préféré, 36% répondent
la pizza, 32% le hambuger-frites, 14% le poulet
(pané, évidemment!), et 7% les
pâtes. Et leurs boissons
préférée ? 23%
répondent Coke, 21% Dr Pepper, 17% Pepsi, 8%
Sprite et
8% le thé glacé.
(Children's Market Research. Marketing to Tweens
2001 Report) N'est-ce pas une démonstration
que la publicité agit puissamment sur les
jeunes ?
Financée par la publicité,
toute la place médiatique est investie
majoritairement par des clowns qui ont comme
mission de divertir. Pour les massmédias,
"divertir" est le mot-clé de la caverne
d'Ali-Baba. Et la publicité est la siamoise
du média de masse gratuit : tous deux n'ont
pas pour but d'informer mais de divertir. Comme
l'écrit Fred Inglis dans The Imagery of
power : « L'âge de la communication de
masse a comme premier effet de mélanger
politiciens, gens de spectacles, journalistes et
gens d'affaires et à divers degrés,
de leur faire une place de choix en tant que
héros d'une société. »
(1972) Le français Jean-Marie Messier est
président multimillionnaire du groupe de
médias Universal-Vivendi (300,000
employés dans 100 pays); dans Faut-il avoir
peur de la nouvelle économie, il se
présente lui-même comme « l'un
des maîtres du monde » (2000) : il
suffit de répéter un slogan pour
qu'il s'ancre dans la tête des
destinataires
Donner une bonne image, c'est
de la bonne publicité.
« Il va de soi que la "culture pub"
n'est pas la culture d'élite; mais elle est
un produit dérivé qui finit par
supplanter la Culture. » résume Mathieu
Guidère dans Publicité et traduction.
(2000) La publicité influence la "culture
cultivée", mais elle influe tout autant sur
notre vie quotidienne. Et avec quelle force ne
tisonne-t-elle pas les jeunes esprits ! Le National
Science Foundation estimait déjà il y
a 20 ans que les enfants nord-américains
s'exposent volontairement à 20,000 messages
publicitaires chaque année. (Research on the
Effects of Television Advertising on Children,
1977) Or Louis Quesnel explique dans
Communications, no 17 : « La publicité
est normative : elle pose, expose, impose une
nouvelle table des valeurs, un style de vie, des
modèles de comportement. Elle dit aux
nouveaux riches de la civilisation moderne
occidentale comment il convient de vivre et
d'être, comment "on" s'habille et "on" se
déshabille, comment "on" travaille et "on"
s'amuse, comment "on" sera éternellement
jeune, aimé, heureux. Le monde de la
publicité est celui du "on"
heideggérien, du moi impersonnel, et, selon
Heidegger, inauthentique. » (1971) Jeunes
comme moins jeunes, tous sont culturellement
colonisés par l'imagerie publicitaire et,
"inauthentiques", il ne sont plus eux-mêmes
mais des décalques de "on".
Même les intellectuels succombent
aujourd'hui au monde de l'image. Ils auraient honte
de se payer une nuit au Ritz Carlton mais ils se
payent le pèlerinage à pied à
St-Jacques de Compostelle ou s'envolent pour aller
embrasser à Jérusalem le Mur des
lamentations (idées glanées dans la
section Loisirs de leur périodique
préféré); ils habitent un
quartier populaire mais leur salle d'eau, grande
comme le domicile de la famille immigrée,
est lambrissée d'ardoise
éclatée à la main par un
artisan Fung Shui (idée reprise de
l'émission Habitat de leur chaîne
favorite).Ils ne porteraient pas de complets Armani
ou d'escarpins Méphisto mais pour marcher un
kilomètre à Mont-Tremblant, ils sont
prêts à investir une semaine de
salaire dans un vêtement techno Kanuk ou
Chlorophylle. Les socio-intellectuels critiquent la
société de consommation mais ils ont
déjà été
repérés et catalogués comme
consommateurs-types; ce sont les "bobos" que David
Brooks décrit dans son livre Les bobos : les
bourgeois bohèmes. (2000)
Je clos cette section avec Henri Gobard :
« Nous découvrons difficilement
l'incompatibilité entre l'économie et
la culture; il faut choisir entre ceux qui veulent
compter leur or, et ceux qui veulent conter leur
rêve. » (1979)
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