Axe V

ESQUISSE D’UNE TOPONYMIE FRANÇAISE AU CŒUR DE L’AMÉRIQUE:
LA FRANSASKOISIE

Carol J. LEONARD
Professeur adjoint à la faculté Sain-Jean,
Université de l’Alberta

Le gentilé Fransaskois est apparu dans les années soixante-dix. Il sert, depuis lors, à désigner les francophones de la Saskatchewan. Il remplace le vocable Canadiens-français jugé moins inclusif et sans référence réelle au territoire provincial. Dans le sillon de la création du terme Fransaskois est apparu l'appellatif culturel et territorial Fransaskoisie, référence ambiguë qui tient à la fois d'une incarnation culturelle, mais aussi de la toponymie. Il constitue un composé hybride. Ces éléments constitutifs sont dérivés d'une langue, le français, et d'un toponyme : Saskatchewan. En créant ce mot, on a forgé une nouvelle clef d’interprétation du territoire. Dès lors, il est logique de parler de toponymie fransaskoise. L'expression apparaît déroutante à première vue. Elle se singularise et trouve sa justification en ce qu'elle détermine un corpus particulier de noms de lieux.

Ce corpus ne se définit pas seulement en fonction d'un territoire et d’époques précises, mais dans un rapport identitaire du Fransaskois à la Fransaskoisie. Tenter de cerner un corpus toponymique fransaskois, c’est tenter de relever plusieurs défis. Le premier de tous ces défis est d’en délimiter les contours pour lui assurer une cohérence. Une telle exploration fait ressortir la complexité de la toponymie en tant que phénomène sociolinguistique, et met à rude épreuve toute volonté d’impartialité normative. Dans un article précédent, nous avons déjà soulevé bon nombre de difficultés que suscite la délimitation ou codification du patrimoine toponymique. [1] L’exercice est certes utopique. Mais, la mise à jour d'un patrimoine, qu'on le recherche ou non, optimise le capital culturel. Comme l’exprime si clairement Jean-Marie Woerhling :

L'homme a besoin de racines. La toponymie constitue une des clefs de cette interrogation sur les racines, "un marqueur identitaire" permettant à l'individu et aux groupes sociaux de se situer sur un territoire et dans une histoire. [2]

Plus de deux cent cinquante années de présence française au cœur d’un continent ne s’écoulent pas sans laisser de traces. L’histoire et la volonté des hommes sont ainsi faites que des entités géographiques de fort belles tailles portent encore des noms qui font résonner le verbe français. Lac la Ronge, Lac Île-à-la-Crosse, Lac Deschambault et Rivière Qu’Appelle en sont de parfaits exemples. Les noms de lieux d’origine ou d’influence française en Saskatchewan n’ornent pas tous des plans d’eau majestueux ou des rivières serpentant à l’infini. Jean-Guy Quenneville a présenté, en 1984, un premier inventaire diachronique constitué de 274 noms de lieux, toutes époques confondues. Depuis, nous avons poussé plus avant cette recherche qui nous a permis d’exhumer plus de 2 450 toponymes que l’on qualifie " d’origine et d’influence françaises ". 

Il est préférable ici de s’en tenir à un examen des dénominations existantes. Cela offre l’avantage de mettre en lumière un corpus de toponymes que les Fransaskois sont susceptibles de croiser au quotidien ou au gré de leurs déplacements , et permet de dresser l’inventaire des noms de lieux que les outrages du temps et des usagers n’ont ni fait disparaître, ni rendu totalement méconnaissables. Le corpus auquel nous référons se limite aux noms géographiques inscrits aux dossiers toponymiques nationaux. En d’autres termes, il s’agit de noms géographiques que les Fransaskois retrouvent pour la plupart sur les cartes topographiques nationales. Plus métaphoriquement, on pourrait dire qu’il s’agit de la couche la plus épidermique du trésor toponymique patrimonial fransaskois.

Selon les informations recueillies auprès du Centre d'information topographique du Canada, la base de données de la Commission toponymique du Canada renfermait à la mi-décembre 2003, un total de 12 270 toponymes saskatchewannais officiels. Ils constituent le réservoir à partir duquel s’est effectué notre tri, dont il convient d’énoncer les critères.

Sont inclus dans le répertoire constitué des noms de lieux fransaskois existant :

- les toponymes composés d’un ou de plusieurs mots tirés du réservoir lexical de la langue française. Exemples : Cabri Lake, Fort à la Corne Provincial Forest, Brûlé Lake, Lac-Vert. Une cacographie peut parfois en dénaturer l’origine. C’est le cas de Hoodoo n°401 (municipalité murale). Ce toponyme régional s’inspire d’un lieu-dit qui avait pour nom Eau douce.

- les toponymes qui, d'une manière incontestable sans être exclusive, portent dans la graphie la marque du français. Exemples : Culdesac Lake, Air Ronge, Sioux Crossing.

- les noms de lieux anthroponymiques qui peuvent être associés à la langue française, sans égard aux attributs ou convictions linguistiques de ceux dont les toponymes rappellent l’existence. Exemples : Abraham Bay, Baptiste Lake, Coté (localité). Ces noms honorent la mémoire d'Abraham Maurice, Baptiste Mirasty et Gabriel Côté, tous des Amérindiens chez qui la pratique de la langue française n'a pu être établie, bien qu'ils aient pu, l'un comme l'autre, parler cette langue couramment.

- les noms de lieux commémoratifs ou d'appartenance rappelant le souvenir de personnes ayant eu le français pour langue maternelle ou pour langue d'adoption. Exemples : Prendergast (Jacques Émile Pierre Prendergast, natif de la ville de Québec, fut nommé juge de la Cour suprême des Territoires du Nord-Ouest en 1902), Cuelenaere Bay (Jean-Marcel Cuelenaere fut autrefois ministre des Richesses naturelles de la Saskatchewan). Ici encore, une cacographie peut parvenir à dissimuler un patronyme d’origine. C’est le cas des noms de localité suivants  : Cedoux (Ledoux), Roseray (une dame Rose Roy) et Tway (Touet)

- les toponymes constituant une transplantation d'un nom de lieu de France ou d'une région ailleurs dans le monde où ce toponyme est couramment associé à la langue française. Exemples : Amiens (localité), Bazentin (localité) Lisieux (hameau), Montmartre (village), Ponteix (ville), Strasbourg (ville). 

Sur les 12 270 toponymes saskatchewannais officiels, 811 (soit 6,6%) répondent à ces critères qui en font ce que nous nommons " des noms de lieux d’origine ou d’influence française en Saskatchewan " ou des " noms de lieux à verser au trésor toponymique fransaskois ". Parmi ces quelques huit cents noms, la part du lion revient aux hydronymes. En tête de liste, on dénombre pas moins de 332 lacs. Ce chiffre représente 41% du corpus total. Puis loin derrière, viennent 34 baies, 28 rivières, 55 ruisseaux et… une source (Monet Spring). Ne subsiste qu’une poignée de noms français pour désigner des entités qui, à l’époque de la traite des fourrures, étaient jugées d’importance majeure. Notre recension ne nous a permis d’identifier que sept rapides (Cadotte, Corneille, Demicharge, Girard , Montréal et Bourgeault), deux portages (Portage la Loche et Corneille Portage) et une seule chute (Dumont Falls). En revanche, on dénombre 38 îles, deux péninsules (Bourgeau Peninsula et Charlot Peninsula), un cap (Pointe Ennuyeuse) et trois chenaux (Deschambault Channel, Caron Ditch et Cadotte Channel).

Les éminences, plus nombreuses qu’il n’y paraît au pays des vastes plaines, ne voient pas leurs cimes coiffées de nombreux noms français. Il fut jadis un temps où des massifs entiers étaient désignés d’oronymes synthétiques, tels que Montagne de Bois, Montagne de Tondre, Montagne de Cyprès, Montagne Forte et Montagne de l’Aigle. Seuls trois traits du relief portent encore des noms évoquant à divers degrés la langue française. Il s’agit des Leoville Hills, Rosalie Hill et… Prairie Butte. Cette dernière désignation a de quoi étonner. Cette surprenante juxtaposition quasi paradoxale de deux termes génériques d’origine française rappelle que l’anglais nord américain a largement puisé au réservoir lexical géographique de la langue française. Il en a emprunté les termes butte, coulee, chute, coteau, portage, prairie, plateau et rapides confirmant ainsi une certaine pérennité de la terminologie géographique française en terre d'Amérique. En Saskatchewan, les oronymes anglais juxtaposés au générique Butte se rencontrent partout, dans la partie méridionale de la province. Enfin, le majestueux Coteau du Missouri perd un peu de sa superbe une fois qu’il franchit le 49e parallèle, car, en Saskatchewan, on le connaît désormais sous le simple vocable : The Coteau.

Si les toponymes français donnés aux zones peuplées ne peuvent rivaliser en nombre avec ceux dont on a baptisé les lacs et les cours d’eau, on ne dénombre pas moins de 174 appellations servant à désigner soit des régions administratives, soit encore des lieux constitués en corporations. Ainsi, portent des toponymes français :

- 21 municipalités rurales : Lac Pelletier N° 107, Coulee N° 136, Rocanville N° 151, Caron N° 162, Cote N° 271, Coteau N° 255, Gravelbourg N° 104, Montmartre N° 126, Hoodoo N° 401, Auvergne N° 76, Ituna-Bon Accord N° 246, Val Marie N° 17, Laurier N° 38, Leroy N° 339, Marquis N° 191, Monet N° 257, North Qu'Appelle N° 187, St. Louis No 431, Souris Valley N° 7, South Qu'Appelle N° 157 et Huron N° 223.

- 15 villes (towns) : Bienfait, Cabri, Rocanville, Delisle, Fort Qu'appelle, Gravelbourg, Lafleche, La Ronge, Leroy, Ponteix, Qu'Appelle, Radisson, Radville, Rouleau et Strasbourg,

- 36 villages : Albertville, Beauval, Belle Plaine, Cadillac, Caronport, Clavet, Coderre, Codette, Dollard, Domremy, Dubuc, Duval, Forget, Grand Coulee, Lebret, Leoville, Marcelin, Marchantgrove, Margo, Marquis, Mazenod, Meyronne, Montmartre, Perdue Prud'homme, Quinton, Richard, Roche Percee, Sedley, St.Brieux, St. Louis, St. Victor, Tessier, Val Marie, Vawn et Zenon Park.

- 5 villages nordiques : Air Ronge, La Loche, Île-à-la-Crosse et Michel Village.

- 29 localités : Cabana, Clemenceau, Coté, Delorme Beach, Emmaville, La Loche West, Laventure, Lens, Lepine, Marieval, Merle, Milly, Monchy, Morin Creek, Nadeauville, Ormeaux, Oxarat, Pascal, Pré-Ste-Marie, Quimper, Royal Lake, St. Cyr Lake, St-Denis, St-Julien, St-Laurent-Grandin, Tway, Valjean, Veillardville et Victoire.

- 16 hameaux organisés : Beaubier, Bellegarde, Candiac, Caron, Cochin, Courval, Delmas, Iroquois Lake, Jasmin, Lac-Vert, Laporte, Lisieux, Prairie River, Prince, Reynaud et St-Isidore-de-Bellevue.

Ajoutons à tout cela une cinquantaine de lieux dits " non organisés ". Le tout devrait convaincre le lecteur qu’en Saskatchewan, les toponymes d’origine française ne sont, après tout, pas si rares. Les voici : Aldina, Amiens, Anglo-Rouyn Mine Site, Bapaume, Batoche, Bazentin, Beaufield, Bechard, Belanger, Bélanger, Belbutte, Bonne Madone Butte St. Pierre, Cantal, Cavalier, Cedoux, Clair, Corinne, Cuvier, Damour, Dumas, Emma Lake, Environ, Fertile, Fond-du-Lac, Freemont, Gergovia, Gouverneur, Guises Beach, Hamlin, Henribourg, Horizon, Hugonard, Huronville, Lac Pelletier, Lacordaire, Mondou, Mont Nebo, Montreal Lake, Pambrun, Périgord, Ranger, Roseray, Sainte-Marthe-Rocanville, Saint-Front, Saint-Hippolyte, Somme et Wadin Bay.

Neuf points ferroviaires terminent la liste : Prendergast, Enfin, Gravelbourg Junction, La Plaine, Lille, Morneau, Sergent, Souris River et Souris Valley.

Enfin, puisqu’il ne faut pas oublier d’énumérer, malgré le risque de la surenchère, les noms d’entité appartenant à la catégorie : terres fédérales et provinciales. Il s’agit en l’occurrence des…

- lieux historiques nationaux : Lieu historique national de Batoche, Lieu historique national du Canada de la Bataille-de-Fish-Creek et Lieu historique national du Canada du Fort-Espérence.

- parcs provinciaux : Lac la Ronge Provincial Park, Qu'Appelle Valley Legend Provincial Historic Site No. 2 et St. Victor Petroglyphs Provincial Park.

- parcs régionaux : Cabri Regional Park, Clair Lake Regional Park, Jean Louis Legare Regional Park, Kemoca Regional Park, Lac Pelletier Regional Park, Lake Charron Regional Park, Leroy Leisure Land Regional Park, Lucien Lake Regional Park, Martins Lake Regional Park, Morin Lake Regional Park, Radville-Laurier Regional Park et St. Brieux Regional Park.

- Terres consacrées à la conservation et la préservation : Réserve nationale de faune des Prairies, Berube Game Lake Preserve, Charron Lake Game Preserve, Fort-à-la-Corne Wildlife Management Unit, Lac Île-à-la-Crosse (South Bay) Recreation Site, Radisson Lake Game Preserve, Réserve nationale de faune de St.Denis, Réserve nationale de faune de Tway, Val Marie Reservoir Migratory Bird Sanctuary, Réserve nationale de faune de l'Île-Raven, Refuge d’oiseaux migrateurs du réservoir Val Marie et Refuge d’oiseaux migrateurs du Réservoir-Duncairn.

[1] Carol J. Léonard, "L'impossible répertoire ; problématique toponymique particulière aux minorités", Onomastica Canadiana, Vol. 81, n°1, p. 43-52.[2] Jean-Marie Woerhling, "Conclusions générales", La toponymie, un patrimoine à préserver, Paris, L'Harmattan, 1998, p. 159.

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LA TOPONYMIE QUÉBÉCOISE: DE L’HÉRITAGE DE CHAMPLAIN AUX DÉNOMINATIONS AUTOCHTONES, UN APPORT PLURIEL

Christian MORISSONNEAU
Département des Sciences humaines
Université du Québec à Trois-Rivières

Les 35 000 kilomètres de côtes, de lacs et de rivières que Champlain a suivis ou utilisés dans l’Amérique du Nord-Est sont, à grande et petite échelle, cartographiés. L’explorateur rencontre des groupes autochtones qui habitent près de ces entités géographiques ou les fréquentent. Il perçoit les Amérindiens d’abord comme des informateurs auprès desquels il enquête en géographe. Aussi bien dans l’écrit que dans la carte, Champlain localise, il donne même la déclinaison du lieu; il donne également un nom à l’endroit vu, site ou entité géographique, havre ou rivière.
Champlain a parcouru les côtes de l’Acadie et de la Nouvelle-Angleterre, la vallée du Saint-Laurent jusqu’aux Grands Lacs, avec un détour au lac Champlain et en Iroquoisie (1603-1635). Il s’est déplacé pour voir, entendre et délibérer. Il a beaucoup et bien décrit, dessiné, cartographié. Il a laissé des traces comme aucun découvreur de la Nord-Amérique avant ou après lui. On compte plus de 330 toponymes rapportés, empruntés ou créés. Certains noms demeurent vivants dans le paysage, et d’autres dans les livres et les cartes. J’en ai fait ailleurs le relevé en les comparant à ceux de Jacques Cartier et en faisant l’état du langage géographique des deux explorateurs. Il n’est, bien entendu, pas l’inventeur de tous. Il emprunte surtout aux autochtones et, un peu moins, aux prédécesseurs anonymes ou officiels, comme Jacques Cartier dont certains noms ont été enregistrés par les cartographes. Un modèle toponymique champlainien se dégage de l’analyse.

Les toponymes descriptifs sont fréquents : le tiers de ceux qu’il crée appartiennent à cette catégorie (35% ). Jacques Cartier en utilise presque trois fois moins en pourcentage. D’un autre côté, les hagiotoponymes champlainiens sont trois fois moins nombreux que chez Cartier qui en donne 51% de son corpus. Champlain, en négligeant les noms de saints, est moins spontanément catholique que Cartier. Serait-ce un indice du huguenot converti? Les anthroponymes atteignent 18%. Pour comparaison encore, les noms dédicatoires, soit les anthrotoponymes et hagiotoponymes, totalisent 35% contre les 75% de Cartier. Ajoutons quelques noms évoquant la faune et la flore. Ainsi, les commémoratifs rappelant un événement identifiable. Il est évident que certains noms se logent aisément dans deux catégories. Un exemple de dédicatoire et commémoratif : le lac Saint-Pierre, parce que Champlain y entre le 29 juin, jour de la saint Pierre.

Il faut remarquer que les toponymes impliquant une nation autochtone atteignent 9%. Avec cet apport indigène, Champlain inaugure un système dénominatif encore présent dans la toponymie québécoise. Avant tout, c’est lui qui porte la responsabilité du succès historique du nom Québec, qui dit où nous sommes et qui nous sommes. C’est d’autant plus émouvant qu’il s’agit d’un nom autochtone, algonquien, exactement de langue micmac, qui ne devait pas être très ancien dans la conscience indigène parce qu’une ou deux générations plus tôt, c’est un nom iroquoïen qui eût été adopté. Comme Stadaconé ou un autre…Jacques Cartier s’installe en 1535-1536 auprès du village de Stadaconé. Les Iroquoïens disparaissent de la vallée du Saint-Laurent, entre 1550 et 1580, sûrement par les guerres entre groupes voisins (convoitise commerciale?).
D’entrée de jeu, et pour rejeter toute suspicion contemporaine de l’ethnocentrisme qu’on attache à Champlain, et en rappelant pourtant sa banalité au XVIIe siècle, je fais référence au toponyme Québec dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il en dit long par sa seule présence officialisée depuis longtemps.

Les noms de lieux autochtones
Les noms de lieux autochtones ont une place importante, que l’on choisisse Tadoussac ou Québec, et ce, depuis le premier établissement français durable. En effet, en 2002, plus de 11827 dénominations autochtones sont inscrites dans la nomenclature officielle, soit environ 10%. De ce nombre, les Inuits ont 3096. Sans jeu de mots, les noms abénaquis, algonquins, atikameks, cris, hurons, inuits, malécites, micmacs,mohawks, montagnais et naskapis ont de la place. Dans les commencements des établissement jusqu’au XIXe siècle, il y avait, dans l’environnement, des milliers de noms employés oralement que les Français ont empruntés en les transcrivant dans une orthographe souvent approximative. Ils font partie du patrimoine culturel québécois. Comme Québec, Yamaska, Coaticook, Rimouski, Matane, Kamouraska, Yamachiche, etc. Cette graphie est consacrée depuis longtemps, même si phonologiquement elle est fautive. Mais, jusqu’au début du XXe siècle, tous les toponymes autochtones ont été transcrits selon les normes des langues d’emprunt française ou anglaise, qui ne sont pas les mêmes dans leur façon d’adapter les noms, phonétiquement et orthographiquement. Ainsi, Mascouche et Macamic sont transcrits à la française, alors que Natashquan et Shigawake le sont à l’anglaise. Il n’y a qu’à penser aux noms des Cinq Nations iroquoises, chacun transcrit des deux façons, comme Agniers et Mohawks. Plusieurs toponymes n’ont pas révélé leur signification et, souvent, la langue d’origine n’est pas identifiée avec certitude. La Commission de toponymie du Québec n’officialise un nom de lieu autochtone que recommandé par l’autorité autochtone, en général le Conseil de bande.

Les hagiotoponymes
L’époque de la Nouvelle-France parsème de toponymes le territoire non seulement du Québec actuel, mais d’un bon tiers du continent, des bayous de Louisiane aux Rocheuses en passant par Saint-Louis du Missouri. Il fut un temps où les Grands Lacs portaient tous un nom français. Une des singularités nominatives québécoises est la kyrielle des hagionymes (noms de saints) donnés pendant un bon siècle et demi, jusque dans les années 1940. Quand les paroisses étaient érigées dans la vallée du Saint-Laurent au temps de la Nouvelle-France, seules l’église et la juridiction religieuse prenaient le nom du saint qui leur était dédié. Les villages naissants ont pris le nom des seigneuries qui elles-mêmes, en général, portaient le nom des premiers légataires : Lavaltrie, Lanoraie, Repentigny, Verchères, Chambly. Au XIXe siècle, dans la deuxième ou troisième génération des villages, surtout ceux qu’on ouvrait dans les cantons aux noms britanniques (townships : division cadastrale d’environ 100 milles carrés, c’est-à-dire 10 milles ou 16 km de côté), on a donné à tous le nom de l’entité religieuse, comme si celle-ci était la signature canadienne-française catholique. L’oreille et l’œil appréhendaient sans ambiguïté ces noms de saints catholiques en langue française. Toponymiquement, cela donne des unions peut-être contre nature - plutôt contre culture -, comme Saint-Gabriel-de-Brandon, où le nom du saint personnage est uni à un nom de canton évoquant une ville anglaise, ou Saint-Ambroise-de-Kildare, Sainte-Cécile-de-Whitton, Saint-Cyrille-de-Wendover ou Saint-Léon-de-Standon. Pour être moins descriptifs ou moins anciens que Trois-Rivières, Rivière du Loup ou Trois-Pistoles, ces noms sont l’héritage d’une des fondamentales singularités canadiennes-françaises. Pour éviter les confusions homonymiques, les noms sanctifiés comme Notre-Dame, Sainte-Anne ou Saint-Joseph et quelques autres présents, chacun, en plus de dix dénominations municipales, sont accompagnés de déterminatifs comme Sainte-Anne- de-la-Pérade, Sainte-Anne-de-Beaupré, Sainte-Anne-des-Monts, ou Saint-Joseph-de-Beauce et Saint-Joseph-de-la-Rive. Quant à Notre-Dame, la plus vénérée, à cause de l’importance du culte marial, donc le plus répandu des hagionymes, elle est évoquée par exemple dans Notre-Dame-de-la-Merci, Notre-Dame-de-Lourdes et sa voisine Notre-Dame-des-Prairies, Notre-Dame-des-Bois, Notre-Dame-du-Portage, Notre-Dame-du-Nord.

Dans les autres particularités, les créations spontanées, la plupart populaires, sont en majorité des noms descriptifs : lac Long, lac Vert, rivière Noire, île Ronde. La nomenclature anglaise est souvent elle aussi descriptive, mais, aussi, fréquemment née d’un transfert de nom. Les toponymes anglais sont plus souvent dédicatoires que les français, contrairement à ce que le cliché culturel laisse entendre, réservant au français la manie commémorative, sans doute récente. Par exemple, tous les cantons (townships), ouverts entre 1795 et 1820-30 et les villages fondés par des Anglais portent un nom dédicatoire de gouverneurs généraux ou du premier occupant, ou proviennent en grand nombre d’un transfert. Ce phénomène de transfert est beaucoup moins fréquent chez les francophones. Citons la Beauce, Honfleur, Anjou, Saint-Malo, de quoi faire un livre plus mince que prévu (la France et le Québec). Comme quoi le divorce entre la France et le Québec est bien consommé pour les emprunts nominatifs. On n’importe plus de toponymes. Nouvelle-France a suffi, les français ne faisant que transporter le nom de leur royaume rajeuni ou souhaité rafraîchi. La conquête et la cession ont cassé notre tentation future de décolonisation à la façon étatsunienne ou latino-américaine. On n’a pas eu le temps de se séparer de la France : on nous a séparé et la mère-patrie n’a pas grogné par la bouche de ses canons, ni versé de larmes. Il est vrai qu’à l’époque (1760-63), la francophonie c’était la France et le large reste de l’Occident francophile, donc la langue domine et sans inquiétude. Autre époque ! Pour finir, après les spécifiques (les noms eux-mêmes) faisons un bilan rapide des génériques (les entités) : il existe environ 219 000 toponymes officialisés, caractérisés par 270 entités géographiques, dont 100 sont des entités naturelles, et 30 des entités administratives. Quelle est l’entité géographique qui l’emporte en nombre ? Quand Gilles Vigneault chante " J’ai pour toi un lac ", il n’est pas très généreux ou original parce qu’il peut choisir dans 57 215 plans lacustres nommés, mais demeurent environ 550 000 anonymes, du moins non officialisés, soit 90% des lacs du Québec sans nom…

Les ruisseaux suivent en nombre, presque quatre fois moins nombreux, les îles et îlots, ensuite les rivières, les 2102 baies sont deux fois plus nombreuses que les monts et les anses. Mais 650 rapides et 446 chutes sont identifiés. Les entités forêts et bois qui couvrent une grande partie du sud du Québec (posons le sud du 49e degré de latitude en incluant les régions de l’Abitibi-Témiscamingue et du Lac Saint-Jean) ne sont nommées respectivement que 14 et 48 fois ! Ce qui montre bien, par l’absurde, que ce pays est d’abord, et à l’origine, une forêt sans fin et que ce qui, seul, en émerge, porte un nom parce qu’il sort du continu. Après tout, la campagne et la ville au Québec, sont des accidents humains, clairières ouvertes contre les arbres.

Pour finir, et parce que le Québec est un pays jeune, il existe une frange vierge, anonyme, où l’artifice n’a pas pénétré sous sa forme symbolique d’appropriation : sur 49 cartes topographiques au 50 000, on ne trouve aucun nom officiel. S’il y a une géographie de l’oralité à faire, elle s’applique ici. Ne sont rapportés que les noms d’usage, spontanés, non figés par l’administratif. Des cartes qui font rêver pour leur état civil flou et pionnier. De quoi nous émouvoir…

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LA PLACE DES LANGUES AMÉRINDIENNES
DANS L’ENSEIGNEMENT EN GUYANE

Monique PONTAULT
Organisation internationale de la Francophonie
Conseil consultatif

Les concepts de langues régionale, nationale, autochtone, maternelle, locale, font l’objet d’une profonde réflexion en Francophonie. L’expression "langue nationale" est surtout utilisée dans les pays du Sud, désignant le plus souvent " une langue traditionnellement parlée sur le territoire national ". La définition d’une langue régionale, retenue dans son article 1 par la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires de 1992, est fort semblable. Ces langues apparaissent comme des langues différentes de la langue officielle de l'Etat et pratiquées traditionnellement sur son territoire par des ressortissants de cet État constituant un groupe numériquement inférieur au reste de la population. En France, selon l'appellation retenue par la loi "Deixonne" du 11 janvier 1951, les langues régionales sont les langues de culture de la République autres que le français.
À la différence d’une langue officielle devant obligatoirement faire l’objet d’un statut, une langue nationale se contente parfois d’une simple référence. À noter d’ailleurs que les pays de la Francophonie ne font pas tous mention de langue(s) officielle(s) et/ou nationale(s) dans leur constitution. [1]

Le contexte francophone
La Francophonie, constituée d’une mosaïque de peuples extrêmement divers, a fait de la défense et de la promotion de la diversité culturelle un de ses objectifs majeurs. Rappelons que, si le français est langue officielle dans 28 États membres de l’Organisation internationale de la Francophonie, il coexiste, le plus souvent, avec d’autres langues, officielles ou non. Dès sa première Conférence des chefs d’État et de gouvernement, à Paris, en 1986, la Francophonie a tenu à associer les langues nationales au français. Le Sommet de Dakar, en 1989, celui de Moncton, en 1999, ont insisté sur la nécessité d’un appui à ces "langues et cultures partenaires" pour lesquelles ont été définis des programmes et des réseaux de soutien. Par ailleurs, les ministres francophones de la Culture, réunis à Cotonou en juin 2001, à l’occasion de leur 3ème Conférence, se sont engagés à "consolider le rôle de la langue française et des langues nationales partenaires en tant que vecteurs d'expression des créateurs, de développement, d'éducation, de formation, d'information, de communication de l'espace francophone". [2] Enfin, les États généraux sur l’enseignement du français en Afrique subsaharienne francophone, organisés à Libreville (Gabon), du 17 au 20 mars 2003, par l’Agence intergouvernementale de la Francophonie (AIF), l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) et la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF), ont recommandé "de prendre en compte les langues nationales dans les cursus d’enseignement, de privilégier la diversité linguistique et culturelle au sein des systèmes éducatifs et d’élaborer des stratégies éducatives fondées sur un plurilinguisme fonctionnel qui associe au français la langue du milieu de l’apprenant et une langue régionale".

Le contexte international
Les conventions 107 (de 1957) et 169 (de 1989) de l'Organisation internationale du travail (OIT) concernent particulièrement les peuples indigènes et tribaux. La convention 169, notamment, contient des dispositions visant à guider leurs rapports avec l'État, y compris la protection de leur patrimoine culturel et religieux. Elle leur reconnaît le droit à l'auto-identification et leur accorde la désignation de "peuples".

La Charte européenne des langues régionales ou minoritaires (1992) est destinée à protéger ces langues en tant que partie prenante du patrimoine culturel européen.

La déclaration universelle de l’Unesco sur la diversité culturelle (31e conférence, octobre 2001) stipule, dans son article 5 : " Toute personne a droit à une éducation et à une formation de qualité qui respectent pleinement son identité culturelle ".

Le contexte français
La position française face aux langues régionales

- Par rapport à la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires de 1992 :

La Charte a été signée par la France le 7 mai 1999 mais le Conseil constitutionnel en a interdit la ratification, le 16 juin de la même année, à cause de son préambule et de son article 7, qui ont un caractère contraignant "en ce qu'[ils confèrent] des droits spécifiques à des groupes de locuteurs de langues régionales ou minoritaires, à l'intérieur de territoires dans lesquels ces langues sont pratiquées". [3] En effet, à l’article 2 de la Constitution du 4 octobre 1958, un alinéa a été ajouté par la loi constitutionnelle du 25 juin 1992, qui stipule : "La langue de la République est le français".

Cependant, la Délégation générale à la langue française, qui coordonne l’application de la Loi du 4 août 1994 (dite Loi Toubon) garantissant l’emploi du français dans la vie quotidienne et professionnelle, est devenue, en 1998, Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), ce qui constitue une reconnaissance des langues parlées sur le territoire français, autres que le français.

- Par rapport à l’enseignement :

La Loi " Deixonne " (Loi n°51-46 du 11 janvier 1951) autorise les maîtres à recourir aux " parlers locaux " dans les écoles maternelles et primaires.

La Loi " Haby " (Loi no 75.620 du 11 juillet 1975), relative à l'éducation, précise, à l’article 12 : " Un enseignement des langues et des cultures régionales peut être dispensé tout au long de la scolarité ".

Les circulaires " Savary " de 1982-83 autorisent l’expérimentation du bilinguisme.

La Loi n°87-747 du 2 août 1984 relative aux compétences des régions de Guadeloupe, de Guyane, de Martinique et de la Réunion établit que : " Le Conseil régional détermine, après avis du comité de la culture, de l'éducation et de l'environnement, les activités éducatives et culturelles complémentaires relatives à la connaissance des langues et des cultures régionales, qui peuvent être organisées dans les établissements scolaires relevant de la compétence de la région ".

La Loi " Jospin " sur l’enseignement du 12 juillet 1989 prévoit, dans son article 1, que " La formation donnée par l’Éducation nationale peut comprendre un enseignement des langues et cultures régionales ".

La Loi d’orientation pour l’Outre-mer (Loi 2000-1207 du 13 décembre 2000) stipule [4] notamment, à l’article 34 : "les langues régionales en usage dans les départements d'Outre-mer font partie du patrimoine linguistique de la Nation" et "bénéficient du renforcement des politiques en faveur des langues régionales afin d'en faciliter l'usage".

La Guyane
- Statut:
La Guyane est l'un des quatre départements d'Outre-mer créés par la loi du 19 mars 1946. Tous les textes législatifs nationaux y sont applicables mais peuvent faire l'objet de mesures d'adaptation " nécessitées par leur situation particulière " (art. 73 de la Constitution). En tant que département français, la Guyane fait partie de l'Union européenne au sein de laquelle elle constitue une région ultrapériphérique qui bénéficie de " mesures spécifiques " tenant compte des " caractéristiques et contraintes particulières de ces régions ".

- Population:
Sur 86 504 Km2, la Guyane, lors du recensement de 1999, comptait 157 213 habitants [5] , avec un taux de croissance de l’ordre de 5 % par an. La part des moins de 15 ans est de 36 % (il est de 19 % en métropole). On compte plus de 20 groupes ethniques et si la langue officielle est le français, s’y ajoutent une dizaine de langues " régionales " et les langues des migrants. Ainsi, la population en Guyane se partage entre:

- les Créoles guyanais : environ 40 % de la population ;
- les Amérindiens : environ 4 500 personnes, soit 3 % ;
- les Noirs marrons (ou : bushinengués) environ 4 000 personnes, soit 2,5% ;
- les H’mongs (venus du Laos), environ 2 000 personnes, soit 1,5 % ;
- Les Métropolitains : 12 % de la population ;

- Les immigrés : Chinois, Libanais, Brésiliens, Haïtiens, Surinamiens qui représentent près de 40 % de la population. [6]

- Les langues amérindiennes :
Les populations amérindiennes sont monolingues à l’intérieur, bilingues langue amérindienne/ créole français sur le littoral. Les langues amérindiennes sont au nombre de six, réparties entre trois grandes familles linguistiques [7] :

- famille linguistique caribe :

› le kali'na (dit aussi galibi), langue la plus parlée dans l'Ouest, (sur la côte et le Bas-Maroni : AwalaYalimapo, Mana, Saint-Laurent du Maroni, Iracoubo, Kourou. Environ 2 800 personnes. [8] Une normalisation orthographique a été adoptée par la majorité des Kali'na de Guyane en 1997.

› le wayana (ou roucouyenne, appellation tombée en désuétude), parlé dans la forêt, dans les villages du Haut-Maroni au-dessus de Maripasoula. Environ 800 personnes. Son orthographe existe depuis assez longtemps.

- famille linguistique arawak :

ÿ l'arawak (ou lokono), parlé sur la côte, à Saint-Laurent du Maroni, Matoury. Environ 200 personnes, mais le nombre de locuteurs ne dépasse sans doute pas quelques dizaines. [9] Très peu d'écrits.

ÿ le palikur, parlé surtout sur la côte, dans l'Est (Saint Georges de l'Oyapock), ainsi que dans les communes de Roura (village Favard), Régina et Macouria. Environ 1000. [10] Cependant, beaucoup de Palikur ont abandonné leur langue pour le créole. Très peu d'écrits.

- famille linguistique tupi-guarani :

› le wayampi (ou oyampi), parlé dans la forêt, sur le fleuve Oyapock, entre Camopi et Trois-Sauts. Environ 700 personnes, avec un fort taux de monolinguisme. Peu d'écrits ;

› l'émérillon (ou teko), parlé dans la forêt (sur le fleuve Tampoc, entre Elahé et Camopi). C’est la seule langue amérindienne parlée exclusivement en territoire français. Entre 250 et 400 personnes. [11] Très peu d'écrits.

- L’intercompréhension entre les langues amérindiennes:

Kali’na / Wayana : limitée ; Arawak / Palikur : quelques mots ;Wayampi / Émérillon : assez bien. Les ethnies côtières (kali’na, arawak, palikur) ont adopté le taki-taki, langue vernaculaire du fleuve qui est à la fois un créole et un pidgin à base d’anglais. Les ethnies de l’intérieur (wayana, wayampi, émérillon) s’expriment dans leurs langues réciproques. Ces deux dernières populations vivent au sud d’une ligne Maripasoula-Camopi où seules les populations amérindiennes peuvent pénétrer (sauf autorisation préfectorale), pour les préserver du contact des Occidentaux.

Le total de ces chiffres est plus important que le chiffre donné par le ministère de l’Outre-mer et d’autres sources indiquent 8 000, 9 000, voire 12 000 Amérindiens. Il est difficile, en effet, de chiffrer très exactement le nombre de locuteurs pour chacune de ces langues, étant donné l'absence de statistiques officielles. D’autant plus que la situation est en constante évolution, certaines langues perdant une partie plus ou moins importante de leurs locuteurs au profit d’une autre (c’est surtout le français et le créole qui bénéficient de ces changements).

Ces langues présentent bien, cependant, les caractéristiques des langues régionales et les DRAC [12] sont chargées de leur valorisation.

- La prise de conscience des Amérindiens de Guyane [13] :
Lors de la départementalisation, en 1946, les Amérindiens ont été assimilés juridiquement aux Métropolitains. Depuis plusieurs années, ils revendiquent cependant la reconnaissance de leur identité comme "Peuples autochtones", ce que la France ne leur reconnaît pas. Seule distinction : un décret foncier du 14 avril 1987 leur accorde " la concession de zones de parcours aux communautés d’habitants tirant traditionnellement leur subsistance de la forêt ".

L’enseignement en Guyane
L’enseignement en Guyane se situe dans ce contexte d’une extrême complexité culturelle et linguistique.

Scolarisation
Pendant longtemps, l’éducation a été entre les mains des missionnaires chrétiens dont l’objectif était d’arracher les jeunes Indiens à leur famille et à la coutume. Les internats (appelés " homes ") fournissaient un cadre propice. Ce système a été condamné par le Conseil œcuménique des Églises réuni à la Barbade en 1971. Avec la départementalisation, la scolarisation, bien que limitée tout d’abord au littoral, s’est peu à peu généralisé.

La langue d’enseignement est le français et le programme des études le même qu’en France. Par ailleurs, la loi française ne reconnaissant que des citoyens libres et égaux, il est interdit de mentionner toute appartenance ethnique ou religieuse. On sait cependant que les enfants amérindiens sont ceux qui connaissent le plus de difficultés scolaires.

- Statistiques [14] :
En principe tous les élèves sont scolarisés mais ce n’est pas toujours le cas, surtout dans la région Ouest caractérisée par un fort accroissement démographique et une extrême diversité culturelle.

En juin 1972, un projet de loi a été déposé, portant sur le Statut des populations tribales de Guyane française. L’article 9 se rapportait à l’enseignement et recommandait la mise en place d’une scolarisation adaptée. Le géographe-ethnologue Jean-Marcel Hurault [15] , spécialiste de la Guyane, approuvait dans l’ensemble ce projet, mais critiquait la notion d’obligation scolaire qualifiée de pression culturelle. Même si ce projet n’a pas abouti, l’administration française aménage la citoyenneté des Indiens, et la fréquentation scolaire est rarement exigée d’eux.

- Elèves inscrits en maternelle et en primaire (public et privé) : 33 613 [16] . Il n’existe ni classes d’initiation pour les non francophones, ni classes d’adaptation pour les élèves en difficulté.
- Elèves inscrits au secondaire (public et privé) :21 439 élèves [17]
- Taux d’accès au baccalauréat à la rentrée scolaire 2001 : 38,3 % (filles : 43,1 % ; garçons : 33,7 %). C’est de loin le taux le plus bas des DOM (64,9 % en Guadeloupe, 69,4% en Martinique, 54,5 % à La Réunion).
- Taux d’obtention du baccalauréat, en 2001 : 63 % (889 élèves). En ce qui concerne les Amérindiens, il semble que le chiffre soit nul. Le taux en France métropolitaine est de 72,8%.
- Taux d’obtention d’autres diplômes en 2001 : CAP : 67,3 % (532 élèves) ; BEP : 57,6 % (537 élèves) ; BP : 27,3% (3 élèves) ; BTS : 40,8% (69 élèves).
- Retard scolaire : le taux de retard scolaire des élèves de 6e est de 40%. [18]
- Échec scolaire : le taux d’échec scolaire de la Guyane est le plus élevé de toutes les régions françaises, y compris les DOM. Et près de 45 % des élèves quittent le système scolaire sans diplôme. [19] L’absentéisme des élèves amérindiens pour raison de chasse, pêche ou travaux agricoles est notoire.
- Enseignement supérieur : Il y a une université des Antilles en Guyane, mais seuls les Blancs et les Créoles guyanais y accèdent (1 763 étudiants en 2001-2002).

Maîtrise du français par les élèves
Kali’na: les élèves sont capables d’utiliser le français si la situation s’y prête.
Wayana : les élèves déchiffrent le français sans le comprendre véritablement ni l’écrire.
Wayampi : Cette population de l’Oyapock, qui n’est pas soumise à la pression du créole, est sans doute la plus réceptive à l’enseignement du français.

Enseignement de & en langues locales [20]

Les Amérindiens revendiquent des mesures linguistiques et pédagogiques prenant en compte leurs spécificités mais l’Éducation nationale continue, semble-t-il, d’hésiter entre :

- un enseignement calqué sur le modèle métropolitain ;
- un enseignement de type français langue étrangère ;
- une éducation bilingue et multiculturelle.

Cependant, s’il n’y a pas d’enseignement bilingue français/ langue amérindienne, la langue maternelle est prise en compte, au niveau du primaire, dans certaines écoles par le biais des médiateurs bilingues.
Il s’agit là d’une expérience commencée en 1998, dans le cadre du plan emploi-jeunes qui s’achève (son avenir est donc incertain, mais une solution de remplacement pourrait être trouvée). Elle a consisté à former 27 aides-éducateurs amérindiens (langues tupi-guarani et caribe), bushinengué et h’mong recrutés sur le critère du bilinguisme (français et langue natale). Leur fonction est d’assurer la présence de la langue natale des enfants à l’école. Pour cela, ils ont reçu une formation linguistique et pédagogique à l’IUFM.

Présence à l’école
Le kali’na : depuis 1998, a lieu une expérience d’introduction de cette langue à l’école d’Awala avec deux médiateurs bilingues (une expérience identique à Kourou n’a fonctionné que deux ans).

Le wayana : le wayana est présent à l’école d’Antecume Pata depuis longtemps. En outre, depuis 1998, les écoles de Kayodé, Taluhwen et Elahé participent à l’expérience des médiateurs bilingues.

L’arawak: pas de présence à l’école.

Le palikur: on ne connaît pas de présence scolaire en Guyane (un ou deux médiateurs bilingues devaient cependant être recrutés en 2001).

Le wayampi: il y a eu une expérience d'éducation bilingue de 1971 à 1976 à l'école de Trois Sauts mais elle a été abandonnée.

L’émérillon: une expérience de médiateur bilingue à l'école d'Elahé.

Les enseignants
Ce sont des Créoles guyanais, des Antillais et des Métropolitains qui reçoivent une formation à l’IUFM [21] de Cayenne, la même que celle dispensée en métropole, sauf que s’y ajoute une petite initiation au milieu (créole uniquement, à ce jour). Conséquence : les jeunes enseignants arrivent sur leur lieu d’affectation où les conditions matérielles sont très difficiles, sans connaître ni la langue ni la culture de leurs élèves. La plupart vivent très mal cette situation et demandent au plus vite leur mutation, ce qui a pour conséquence d’empêcher la constitution d’équipes pédagogiques stables et expérimentées. L’enseignement public compte 1 629 enseignants du premier degré (dont l’âge moyen est de 37,6 ans, c’est la moyenne la plus jeune des DOM), 1 520 enseignants du second degré, 51 enseignants du supérieur.

Un centre de recherches et d’applications sur les langues de Guyane réunit des chercheurs du CNRS [22] et de l’IRD [23] dont les travaux ont pour vocation d’être mis au service des différents acteurs sociaux. C’est là une forte revendication des Amérindiens. [24] L’IRD et la DRAC organisent des séminaires et des actions de formation aux langues, au plurilinguisme, à la transcription des langues locales, dans le cadre de la formation continue des enseignants.

Pour le moment, cependant, les linguistes sont tous extérieurs aux communautés, faute de locuteurs amérindiens possédant les qualifications suffisantes (en revanche, on en trouve déjà chez les Créoles). Ce sont donc ces linguistes non amérindiens à qui l’on demande la production de manuels pédagogiques et la formation d’enseignants bilingues.

Méthodes et manuels
Manuels, méthodes et exercices sont inadaptés au milieu. On raconte beaucoup d’anecdotes à ce sujet (rédaction sur l’automne " et ses feuilles rousses ", faune et flore étudiées inconnues des élèves, etc.). Il y a pourtant des initiatives pédagogiques, notamment une méthode de lecture et d’écriture en wayana réalisée par un ethnologue du nom de Paul. [25]

Constat
L’expérience de l’école est pour la plupart des élèves amérindiens une expérience traumatisante du fait de la rupture brutale avec leur cadre tribal et familial. Ils se trouvent confrontés à un nouveau modèle social et culturel dont l’enseignant est le symbole. La scolarisation est supposée leur apporter des conditions de travail et de vie plus confortables que celles de leurs parents. En fait, c’est rarement les cas. Très souvent, les jeunes Amérindiens sont découragés en cours de scolarité et " décrochent ", ce qui peut les entraîner à des conduites antisociales, s’ils ne retrouvent pas une structure familiale assez forte pour les aider à se réintégrer dans leur groupe de parenté. Or, beaucoup de familles sont désorganisées, et la scolarité fait obstacle à l’apprentissage des techniques traditionnelles d’agriculture, de pêche et de chasse adaptées à la forêt équatoriale qui nécessite du temps. Jean-Marcel Hurault préconise, d’ailleurs, une formation assurée à mi-temps par l’école, à mi-temps par la famille, avec l’aide d’un correspondant scolaire si celle-ci est trop éloignée du lieu de scolarisation.

Plans d’action et programmes
› Le projet académique 2002-2003 de l’académie de Guyane

Parmi les priorités : Scolariser plus et mieux adapter l’enseignement à la réalité interculturelle de la Guyane". Autrement dit :

- Scolariser plus tôt  (77% des enfants de trois ans et 95% des enfants de quatre et cinq ans) et améliorer la formation des enseignants (formation sur l'apprentissage en situation de bilinguisme ; connaissance des réalités sociologiques et ethniques). L'année de sortie de l'IUFM doit devenir une année de formation complémentaire (2/3 du temps sur le terrain, 1/3 en formation). En outre, l'aménagement de plages horaires dans le temps scolaire devrait permettre aux élèves de rester en contact avec leurs cultures (intervention des médiateurs culturels et de l'I.R.D).

- Améliorer l'efficacité et la complémentarité des structures : proposition de formation pour les enseignants volontaires les amenant au statut de médiateurs culturels ; mise en place d’un groupe de suivi sur les échanges famille/école ; pédagogie de l’apprentissage fondée sur l’héritage culturel de l’enfant et son vécu.

Mais aussi, promouvoir et valoriser les cultures régionales. En particulier :

- Soutenir les actions pédagogiques proposées par les IMF [26] chargés de l’enseignement des langues et cultures régionales auprès des IEN. [27]

- Faire produire, par la MAAC [28] , des supports pédagogiques culturels (cassettes—audio et vidéos—…) exploitables dans les classes et des documents pédagogiques pour l’enseignement des langues et cultures régionales.

- Instaurer une semaine de valorisation des cultures régionales en Guyane.

L’exemple extérieur
Le Brésil, avec lequel la Guyane entretient de nombreux contacts et qui offre un visage comparable sur le plan de la diversité culturelle et linguistique (en particulier le bassin amazonien), est beaucoup plus avancé dans la réflexion sur la prise en compte des langues natales à l’école. La constitution brésilienne garantit aux Amérindiens, depuis 1988 (article 210), l’utilisation des langues maternelles dans l’enseignement primaire. Il existe donc, à côté des écoles traditionnelles, des écoles bilingues dont les enseignants, uniquement amérindiens, ont reçu une formation spécifique. Cela ne va pas sans difficultés, bien sûr, notamment en ce qui concerne l’écriture des langues à tradition orale, mais les résultats montrent que les enfants qui bénéficient d’un enseignement bilingue ont un meilleur taux de réussite que les autres. Aussi la demande des parents pour inscrire leurs enfants dans ces écoles augmente-elle.

La Bolivie fut pionnière en matière d’enseignement bilingue espagnol/langues amérindiennes et le Mexique s’oriente à son tour, à l’instar de plusieurs autres États, vers le développement de cet enseignement bilingue.

Si la plupart des Amérindiens souhaitent acquérir une bonne connaissance du français, cela ne signifie pas qu’ils souhaitent renoncer à leur langue et à leur culture. Il faudrait donc que le français soit mis à leur disposition pour développer leur propre culture et leur permettre de dialoguer avec les autres. Il semble, en tout cas, indispensable d’adapter l’obligation scolaire pour permettre aux enfants de s’initier, dans leurs familles, aux techniques traditionnelles, de prendre en compte, dans l’enseignement, les méthodes traditionnelles d’apprentissage, (par exemple l’oralité). Encore faut-il que l’enseignant maîtrise la langue et la culture de l’apprenant. Il ne s’agit en sorte que d’une légitime reconnaissance mutuelle. Que les linguistes continuent donc de mettre leurs connaissances au service des pédagogues et que toute occasion soit saisie de mettre en parallèle les expériences - québécoises notamment.

[1] Agence de coopération culturelle et technique, Lois et règlements linguistiques des États francophones, 1995.[2] “Déclaration de Cotonou”.[3] La France n’a pas signé non plus la convention-cadre du 1er fév. 1995, entrée en vigueur le 1er fév. 1998, issue de la Déclaration des chefs d’États et de gouvernements des États membres du Conseil de l’Europe, adoptée à Vienne le 9 oct. 1993, pour la protection des minorités culturelles.[4] Au Titre IV : “Du développement de la culture et des identités outre-mer”.[5] Source : ministère français de l’Outre-mer.[6] Source : ministère de l’Outre-mer.[7] Source principale : le recensement effectué il y a quelques années par les anthropologues, directeurs de recherche à l’IRD, Françoise et Pierre Grenand.[8] Et non “ locuteurs ” dont le nombre est plus incertain. [9] Source : Michel Launey, Université de Paris VII, “  Les langues de Guyane : des langues régionales pas comme les autres ? ”, intervention faite à un colloque sur les langues régionales, à Paris, en 1999.[10] Id.[11] Id.[12] Directions régionales des affaires culturelles. [13] Cf. notamment : Gérard Collomb, Félix Tiouka, Na’na Kali’na, une histoire des Kali’na en Guyane, Petit-Bourg, Ibis rouge éd., 2000.[14] Chiffres principalement fournis par l’Éducation nationale pour l’année scolaire 2001-2002.[15] Voir, notamment : Jean-Marcel Hurault, Françoise et Pierre et Grenand, Indiens de Guyane, Paris, Autrement, 1998.[16] Source: www.ciral.ulaval.ca[17] Source: id. [18] Source: CEREQ (Centre d’études et de recherches sur les qualifications.[19] Source : Y. Durand et J. Guyard, “ Pour une politique éducative en Guyane ”, Rapport d’information n° 1477, Commission des affaires culturelles et des finances, Assemblée nationale, 1998.[20] Source : “ Les langues de Guyane ”, document de travail, 2e éd. 2001, réalisée à la demande des ministères de l'Éducation et de la Culture sur les langues régionales de Guyane.[21] Institut universitaire de formation des maîtres.[22] Centre d’études sur les langues d’Amérique (CELIA).[23] Institut de recherche sur le développement.[24] Cf. le programme en cours : “ langues de Guyane : recherche, éducation, formation ” de l’IRD.[25] Cf. Jean-Pierre Havard, Chroniques indiennes en Amazonie française, Solidarité Guyane, 2001, p. 57.[26] Instituteurs maîtres formateurs (chargés de formation tout en restant affectés dans une classe).[27] Inspecteurs de l’Éducation nationale. [28] Mission académique d’action culturelle.

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LE FRANÇAIS CHEZ LES AUTOCHTONES DES TERRITOIRES DU NORD-OUEST;
PRÉSENCE HISTORIQUE ET ACTUELLE

Louis-Pascal ROUSSEAU
Journaliste et chercheur-étudiant pour le CIÉRA
(Centre interuniversitaire d'études et de recherches autochtones)
Université Laval

Près d’une dizaine de langues se sont développées au fil des siècles autour du Grand Lac des Esclaves et dans la vallée du Mackenzie, dans la région qui constitue aujourd’hui les Territoires du Nord-Ouest du Canada. [1] Un premier recensement linguistique effectué au XIXe siècle par les missionnaires oblats répertoriait sept langues et plusieurs variantes pour chacune, toutes apparentées au regroupement linguistique déné, lui-même faisant partie de l’immense famille linguistique athapascane. [2] Les missionnaires francophones utiliseront communément les nomenclatures de plats-côtés-de-chiens pour désigner le t__ch_, de montagnais pour le Denes__iné, d’esclave du sud pour le sh_nta got’_ne, d’esclave du nord pour le saht_ got’ine, de loucheux pour le dinjii zhuh, de peau-de-lièvres pour le k’àshot’_ne et de couteau-jaune pour le t’ats_ot’in_. [3] Toutes ces langues, à l’exception des deux dernières, font toujours partie du paysage linguistique des Territoires du Nord-Ouest, qui a subi, depuis lors, de profondes mutations linguistiques.
En effet, l’avènement, dans le Nord-Ouest, de structures industrielles minières et de l’encadrement gouvernemental fédéral, surtout à partir du XXe siècle, a entraîné l’introduction rapide de la langue anglaise dans cette région. Aujourd’hui, l’anglais est implanté solidement aux Territoires du Nord-Ouest en tant que langue institutionnelle et commerciale et se substitue rapidement, au fil des générations, aux langues amérindiennes des populations locales. [4] Ce processus d’influence linguistique étrangère n’est, toutefois, pas nouveau pour les Autochtones du Nord-Ouest. En effet, précédant la langue anglaise dans cette région, le français y a joué un rôle substantiel pendant plus d’un siècle. La langue française a suivi deux parcours historiques convergeant vers le Nord-Ouest de l'Amérique, assurant sa présence dans la région du Grand Lac des Esclaves dès le XVIIIe siècle. Le français y fut d’abord apporté par les voyageurs intermédiaires des compagnies de traite tissant des réseaux commerciaux jusqu’au Nord-Ouest à la fin de ce siècle. Puis parallèlement, les missionnaires francophones, venus convertir au catholicisme les Dénés et les Métis du Nord-Ouest, y perpétueront également leur langue. Par ces deux voies, la langue française fut introduite massivement sur l’échiquier linguistique territorial, parmi les langues dénées déjà présentes. Langue du commerce et de la religion, le français s’y développa au point même de devenir probablement la lingua franca des Territoires du Nord-Ouest à la fin du XIXe siècle, le langage le plus partagé par les communautés autochtones de cette région. Durant des décennies de présence au Nord-Ouest, le français s’est aussi hybridé aux langues dénées, si bien qu’il s’y est développé des formes langagières mixtes que certains associent au michif, le mélange de français et de langue crie parlé dans certaines communautés métisses des Prairies, mieux connu des milieux de recherches universitaires et plus étudié. [5]

Cette présentation se propose de faire état d’une recherche en cours portant sur l’implantation historique du français dans les Territoires du Nord-Ouest, et sur le développement potentiel d’une langue nordique semblable au michif des Prairies, issue de l’hybridation des systèmes grammaticaux, français et déné. Cette dernière question préoccupe d’ailleurs le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest, qui reconnaît toutes les langues autochtones présentes dans sa juridiction comme étant officielles, et qui s’interroge sur l’existence d’un michif nordique devant potentiellement faire aussi l’objet d’une reconnaissance officielle. [6] L’essentiel de la démarche de recherche repose sur des sources historiques documentaires, et sur des témoignages d’autochtones âgés rapportant l’influence du français dans cette région durant leur jeunesse.

Sur la voie commerciale
Comme dans tout l’Ouest de l’Amérique du Nord, les réseaux de traite des fourrures nordiques ont été opérés en premier lieu par des voyageurs canadiens-français ou leurs descendants métis. Quelques indices documentaires laissent supposer que cette vague de travailleurs a atteint la région du Grand Lac des Esclaves et de la vallée du Mackenzie, soit la région actuelle du Nord-Ouest, dès la fin du XVIIIe siècle. La démarche de recherche entreprise pour étudier cette première vague d’introduction du français en territoire nordique s’alimente notamment à partir de documents émanant de compagnies de traite et de récits de cartographes, tel que ceux d’Alexander Mackenzie ou de John Franklin.
Les premières traces documentaires retrouvées rapportant la présence de voyageurs francophones dans cette région remontent à la période de 1784 à 1788, alors que la Compagnie du Nord-Ouest y note l’ouverture d’une série de postes de traite par Laurent Leroux, un commerçant originaire de l’Assomption (dans l’actuel Québec) [7] . En 1786, quatorze des quinze hommes engagés par la Compagnie du Nord-Ouest pour aller hiverner au Grand Lac des Esclaves portent des noms francophones. [8] La connaissance qu’entretiennent les Métis des cultures d’origine européenne et des cultures autochtones fait de lui, à l’époque, un intermédiaire tout désigné pour ces croisades commerciales chez les Amérindiens, notamment chez les Dénés. Même sous l’étendard britannique, ces Métis développeront le commerce des fourrures dans le Nord-Ouest. [9] Quelques indices documentaires laissent entendre que la présence de voyageurs dans la région est antérieure à la décennie de 1780.
En effet, en 1789, Sir Alexander Mackenzie inscrit dans son récit de voyage qu’il est accompagné de quatre " Français " et de leurs femmes autochtones, dont Laurent Leroux, Joseph Landry et Charles Ducette. [10] Plus tard, en 1793, lorsqu’il récidive dans sa tentative de rejoindre l’océan Pacifique par le Nord de la province actuelle de l’Alberta, Mackenzie fait encore appel à ces voyageurs :

In this slender vessel, we shipped provisions, goods for presents, arms (…) and a equipage of ten people : Alexander Mackey, Jacques Beauchamp, François Beaulieux, Baptist Bisson, François Courtois, Joseph Landry and Charles Ducette, the two latter being part of my former voyage. [11]

Au cours de ses récits de voyages, Mackenzie souligne, à plusieurs reprises, l’aide que lui apportent les connaissances de ces voyageurs sur les groupes autochtones locaux et sur les particularités du trajet fluvial. Ces voyageurs, connaissant non seulement la morphologie du territoire et les manières de s’y déplacer, mais aussi les Dénés, ont probablement parcouru la région antérieurement à Leroux. Plus tard, Franklin rapporte que, lorsqu’il lui confie son intention d’explorer la côte arctique, un des descendants de François Beaulieu, dit " Old Man " Beaulieu, en trace de mémoire une carte détaillée, couvrant les régions aujourd’hui désignées sous le nom de Bathurst Inlet et de rivière Coppermine. [12]
Certes, il y avait présence de voyageurs d’origine française dans la région du Grand Lac des Esclaves et de la vallée du Mackenzie dès le XVIIIe siècle. Est-ce qu’une culture métisse d’origine partiellement française a pris racine dans cette région dès cette époque ? Est-ce qu’un michif s’y est développé ? Cette recherche, encore en développement, ne permet pas de répondre de façon définitive à ces questions. Il faudrait, toutefois, noter que les sources tendent à souligner l’absence d’enracinement des voyageurs dans le pays. Par exemple, entre 1800 et 1810, des 63 employés francophones de la compagnie du Nord-Ouest dans cette région, aucun n’a séjourné plus de 3 ans. Les missionnaires, qui apporteront plus tard un nouvel éclairage sur la présence et l’influence locale des voyageurs, déploreront aussi l’abandon total des enfants des Français aux mains de leur communauté sauvage maternelle.

L’époque missionnaire
Au cours du XIXe siècle, les oblats, puis les Sœurs Grises de Montréal, mettent en place au Grand Lac des Esclaves et dans la vallée du Mackenzie d’imposantes structures missionnaires. Cette nouvelle vague d’implantation du français au Nord-Ouest, qui se superpose à la première, est étudiée principalement à partir des documents émanant des structures missionnaires. Le père Duchaussois rapporte les étapes de structuration des missions dans cette région dans sa trilogie qui comprend les volumes Apôtres inconnus [13] , Les Sœurs Grises dans l’Extrême-Nord [14] et Aux Glaces Polaires [15] À partir de cette documentation, il est possible de retracer comment, d’un premier voyage de conversion au Grand Lac des Esclaves en 1852, les Oblats entreprennent l’établissement des missions qui couvriront le Nord-Ouest en suivant les structures commerciales déjà en place depuis plusieurs décennies. [16] En 1859, trois missions permanentes sont établies chez les Dénés, au Fort Chipewyan, au Fort Résolution et au Fort Rae. De ces postes avancés, les missionnaires sillonneront le Mackenzie, jusqu'au Fort presque arctique de Bonne Espérance, aujourd’hui Fort Good Hope. Ils atteindront leur but dès 1860, alors que les Loucheux habitant le delta du Mackenzie devinrent l’hôte saisonnier du Père Grollier. [17] Dans plusieurs localités, surtout celles de Fort Smith, Fort Providence et Fort Résolution, les missionnaires développeront des hôpitaux, des écoles, des pensionnats et des orphelinats, qui fonctionneront en français jusque dans les années 1930 avec un personnel et une clientèle largement composée d’autochtones, dont plusieurs peuvent toujours témoigner du fonctionnement linguistique de ces institutions.
Durant leur séjour en terre nordique, certains oblats produisent des témoignages sur les peuples qu’ils veulent convertir. C’est le cas du missionnaire oblat Émile Petitot qui entreprit notamment de retranscrire la tradition orale dénée de 1862 à 1868. Or, dans ces récits autochtones de la vallée du Mackenzie, il note de fréquentes références à la présence de " Français ", tel qu’en témoigne cet extrait de conte qui relaterait l’arrivée de Peter Pond au Grand Lac des Esclaves :

Pour lors, un beau jour, on entendit dire :

- Voilà qu’il vient d’arriver beaucoup de Français. Il y a avec eux un grand chef, plus un chef alterne. À part ces deux là, il y a beaucoup de Français. Alors les français à peine arrivés ils se dirigèrent vers la cabane de mon Oncle Jacques Beaulieu.

- Chez vous, il y a-t-il quelqu’un qui entende le français ? nous demanda-t-on.

- Sans nul doute! Leur répondit-on. Nous sommes tous ici Français ou fils de français. [18]

Récité en Chipewyan en 1863 par " Old man " Beaulieu, ce conte en corrobore plusieurs autres traitant de la présence des groupes d’ascendance française dans le Nord-Ouest, à l’arrivée des missionnaires oblats. D’ailleurs, bien que, pour la plupart, traduits des langues dénées par Petitot, ces récits comportent parfois des passages en français local provenant de travailleur de la traite des fourrures. Le missionnaire, européen d’origine, tente d’en conserver les particularités dans sa retranscription:

Paresseux ! On ne l’est pas, M’sieu, quanqu’on prend haleine un petit brin, et qu’on l’a que du hareng z’à manger. […] Que la compagnié s’arrange comme elle pourra. Qu’a cherche ailleurs […] ses hommes à tout faire. Nous allons tous gagner le bois et vivre avec les Chavages; c’est pas d’valeur pour nous, ça. [19]

Les écrits de Petitot datant de cette période comportent de nombreuses références à des " Français " ou des " fils de Français " , références émanant d’autochtones locaux capables de se réclamer de ce vocable identitaire. Dans d’autres passages, Petitot fait allusion aux mélanges du français et des langues dénées, notamment chez les groupes amérindiens fréquentant de près les milieux de la traite des fourrures. Ainsi, lorsqu’un marchand anglophone lui avoue trouver étrange d’avoir à apprendre le français pour commercer dans le Grand Nord, Petitot réplique :

Cela n’est pas aussi étrange, monsieur, que vous ne le pensiez. Vous, marchands, vous êtes obligés de connaître le français, parce que ce fut la langue des premiers possesseurs de ce pays; parce que c’est celles dont les sauvages ont retenu le plus de lambeaux et dont ils ont formé le jargon esclave [déné] qui a cour dans tous vos fort; enfin, parce que c’est la langue de vos subordonnés canadiens et Métis. [20]

Par ailleurs, si les missionnaires observent, au milieu du XIXe siècle, la présence de voyageurs francophones et de population métissée au Nord-Ouest, une seconde vague métisse d’origine connexe atteint cette région à la fin de ce siècle.

Les Métis exilés des Prairies
Après la défaite de 1885 du mouvement de résistance des Métis des Prairies, plusieurs nouvelles familles métisses viennent se réfugier au Grand Lac des Esclaves. [21] Ces réfugiés doivent s’incorporer à l’économie locale, notamment dans l’infrastructure de transport fluvial allant du Grand Lac des Esclaves à Edmonton. À la suite de recherches généalogiques, l’Association culturelle métisse des Territoires du Nord-Ouest estime que cette seconde vague de Métis fut si considérable qu’elle supplanta en nombre la première, issue de la traite des fourrures. Les patronymes de Bourke, Delorme, Desjarlais, Houle, Larocque, Laviollette et Tourangeau, répandus aujourd’hui dans le Nord-Ouest, trouveraient leurs origines locales dans ce second mouvement migratoire métis. [22] À la fin du XIXe siècle, les missionnaires oblats et les Sœurs Grises, souligneront, d’ailleurs, la vitalité de cette culture métisse d’implantation récente au Nord-Ouest, principalement dans les communautés de Fort Smith, de Fort Résolution et de Fort Providence. Cette nouvelle vague de Métis apporte aussi au Nord-Ouest une nouvelle influence linguistique, puisque plusieurs de ces familles parlent le français des Métis tel qu’il s’est développé dans les Prairies. Quelques-uns parlent aussi le michif qui est, rappelons-le, une langue issue du contact entre le français et le cri, ce dernier étant jusqu’alors étranger au pourtour direct du Grand Lac des Esclaves. Aujourd’hui, il est toujours possible de rencontrer des Métis dont les grands-parents ou même les parents ont vécu la traversée des Prairies vers le Nord-Ouest à la fin du XIXe siècle. Certains entretiennent toujours un français semblable à celui parlé dans certaines communautés métisses du Manitoba. [23] Quelques familles métisses de cette vague entretiennent également une connaissance partielle du michif des Prairies. [24] Le michif entretenu par ces familles ne fait, cependant, pas appel à des concepts grammaticaux des langues dénées.

Un aperçu des constats de terrain
Le français a ainsi suivi des voies commerciales et missionnaires menant dans la région du Grand Lac des Esclaves et de la vallée du Mackenzie, où il s’est implanté pendant plusieurs décennies jusqu’au début du XXe siècle. Autour du Grand Lac des Esclaves et dans la vallée du Mackenzie, il est donc toujours possible d’entendre le français, parlé de façon différente d’une communauté à l’autre, d’une famille à l’autre. C’est à travers le prisme des vagues d’implantation du français au Nord-Ouest qu’il faut tendre l’oreille à ces expressions complexes du français et à ses influences locales. Plusieurs des autochtones francophones du Nord-Ouest ont appris le français dans les écoles catholiques durant leur enfance. Le français n’est pas pour eux une langue maternelle. Elle était cependant la seule langue qu’ils pouvaient utiliser à l’échelle territoriale durant leur enfance. Quelques personnes âgées, dont les grands-parents se sont implantés dans cette région suite à la Rébellion de 1885, ont d’abord appris soit le français des Métis, soit le michif des Prairies, dans leur milieu familial. Cependant, presque tous les Métis dans cette situation ont aussi été éduqués dans un cadre missionnaire, qui a poursuivi durant des années l’élimination des particularités de leur langue familiale pour le remplacer par le français des Sœurs Grises de Montréal. [25] Ces Métis parlent aujourd’hui le français de manières fort variées, issues d’un éventail d’influences linguistiques familiales et missionnaires.

Par ailleurs, les langues dénées, qui sont toujours parlées par des milliers d’autochtones dans cette région, comportent toutes, à des degrés divers, un vocabulaire de langue française, hérité de la présence historique locale de cette langue. Tel que le stipule Betty Harnum, ancienne commissaire aux langues officielles des Territoires du Nord-Ouest consultée pour les fins de cette recherche, plusieurs de ces mots d’origine française sont surtout reliés à des articles de traite, tel que la farine, le sel, les poêles à frire, les ustensiles et les armes à feu, ce qui laisse entendre que leur introduction dans les langues dénées date de l’époque de la traite des fourrures.

En bout de ligne, cette recherche se veut plus qu’une simple étude de cas nordique, puisqu’elle permet d’exposer comment la complexité du contact historique entre le français et les langues autochtones au Canada peut mener à la diversité des expressions linguistiques qui en sont issues.

[1] Alan Mcmillan, Native peoples and cultures of Canada, Vancouver, Douglas & McIntyre, 1995, p. 234-235. [2] Pierre Jean-Baptiste Duchaussois, Aux glaces polaires, Paris, Éditions SPES, 1935, p. 468- 473. [3] Il est à noter que le groupe autochtone appelé les “ Montagnais ” dans cette région par les missionnaires francophones est étranger au groupe désigné du même nom dans l’Est du Canada. Par ailleurs, aujourd’hui, les groupes autochtones du Nord-Ouest et leurs langues sont le plus communément désignées par les noms anglophones de Dogrib (T__ch_), Chipewyan (Denes__iné), South Slavey (Sh_nta Got’_ne), North Slavey (Saht_ Got’ine), Gwich’n (Dinjii Zhuh), Hareskin (K’àshot’_ne) et Yellowknife (T’ats_ot’in_). Informations tirées de Denendeh, Yellowknife, Dene Nation, 1984, p. 9-11. [4] Gouvernement des Territoires du Nord-Ouest, Revitalizing, Enhancing and Promoting Languages. Strategies for Supporting Aboriginal Languages, Yellowknife, Ministère de l’Éducation, de la Culture et de l’Emploi, 1999, p. 2-10.[5] Voir à ce propos la grammaire du michif des Prairies, qui traite de l’historique des recherches à son sujet : Peter Bakker, A language of our own. The genesis of Michif, the mixed Cree-French language of the Canadian Métis, New York, Oxford University Press, 1997, p. 316.[6] Betty Harnum, Michif Language and the Métis in the Northwest Territories or “Michif Is Not Bad French”, Yellowknife, Assemblée législative des Territoires du Nord-Ouest, 2002.[7] Pierre Dufour, “ Laurent Leroux ”, Dictionnaire Bibliographique du Canada, Vol.VIII : 1851-1860, Québec, University of Toronto Press/Presses de l’Université Laval, 1985, p. 553-555.[8] Robert Vézina, “ La dynamique des langues dans la traite des fourrures : 1760-1850 ”, dans Daniel Latin et Claude Poirier, dir., Contacts de langues et identités culturelles. Perspectives lexicographiques, Québec, Presse de l’Université Laval et Agence universitaire de la francophonie, Actes des quatrièmes Journées scientifiques du réseau “ Étude du français en francophonie ”, 2000, p. 146. [9] Louis-Arthur Prud’homme, L’élément français dans le Nord-Ouest. Voyageurs canadiens-français et métis 1763-1870, Montréal, Compagnie de publication de la revue canadienne, 1904, p. 380- 401.[10] Alexander Mackenzie, Journal of the Voyage to the Pacific, New-York, Dover Publications, 1995 [1801], p. 32.[11] Ibid., p. 79.[12] Bunny Yanik Koosel (dir.), Le violon et la ceinture fléchée. Une histoire des Métis des Territoires du Nord-Ouest, Yellowknife, Métis Héritage Association, 1992, p. 3.[13] Pierre Jean-Baptiste Duchaussois, Apôtres inconnus, Paris, Éditions SPES, 1924, p. 251.[14] Pierre Jean-Baptiste Duchaussois, Les Sœurs Grises dans l’Extrême-Nord, Montréal, Oblats de Marie Immaculée, 1920, p. 256. [15] Pierre Jean-Baptiste Duchaussois, Aux glaces polaires, op. cit., p. 479.[16] Pierre Jean-Baptiste Duchaussois, Les Sœurs Grises dans l’Extrême-Nord, op. cit., p. 131.[17] Ibid., p. 74.[18] Émile Petitot, Traditions indienne dans le Canada Nord-Ouest, Paris, G.-P. Maisonneuve & Larose, 1886, p. 429- 430.[19] Ibid., p. 338-339.[20] Émile Petitot, En route pour la mer glaciale, Paris, Letouzey et Ané, 1887, p. 346.[21] Bunny Yanik Koosel(dir.), Le violon et la ceinture fléchée. Une histoire des Métis des Territoires du Nord-Ouest, op.cit., p. 2.[22] Ibid.[23] Betty Harnum, Michif Language and the Métis in the Northwest Territories or “Michif Is Not Bad French”, op.cit., p. 6.[24] Ibid., p. 11.[25] Betty Harnum, Michif Language and the Métis in the Northwest Territories or “Michif Is Not Bad French”, op.cit., p. 11.

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DES FRANCOPHONES ENTRE L’ESPOIR ET LA DÉCHÉANCE :
ÉTUDE DE LA FAMILLE PÂQUET EN ONTARIO

ET DE LA FAMILLE LESSARD AU MASSACHUSSETTS

Stéphane SAVARD
Université Laval

Dans cette contribution, nous allons donner un bref aperçu des principaux faits saillants d’un rapport de recherche effectué à l’automne 2002 dans le cadre du cours de géographie culturelle donné à l’Université Laval Le Québec et l’Amérique française, concerne deux branches familiales : soit la famille Pâquet présente en Ontario et la famille Lessard implantée aux États-Unis. Elle basée sur un questionnaire écrit que Mathilda Savard-Pâquet, Marcel Pâquet et Emmanuel Lessard ont répondu ainsi que sur de nombreuses conversations téléphoniques avec l’auteur. Chaque présentation des deux familles comprendra une étude de cas des membres migrateurs, un portrait plus global de leur milieu de vie et enfin une conclusion sur les relations entre la langue française, l’identité et les membres familiaux hors-Québec. Cela permettra sans contredit de comprendre pourquoi ces derniers sont devenus ce qu’ils sont et comment ils s’intègrent à des réalités linguistiques et culturelles selon les aires géographiques.

Les Pâquet et le Nord-Est, l’est, de l’Ontario : l’effet de la proximité physique du Québec
Commençons tout d’abord l’analyse des Pâquet. En 1944, Mathilda Savard-Pâquet partit de la ville de Québec pour aller s’établir au Témiscamingue, dans la ville de Fugèreville, en compagnie de son mari Philippe Pâquet. C’est là qu’ils conçurent leurs enfants André, Marcel, Robert, Réjean et Jean-Luc. Marcel est le seul véritable fils qui quitta le Québec définitivement dans les années 1960. Il travailla dans les mines du nord-est ontarien et demeura pendant plusieurs années à Earlton, en Ontario. Nous pouvons donc affirmer que Marcel s’intégra dans l’histoire de la région minière du Clay Belt ontarien où une récession économique, qui faisait rage depuis les années 1940, fit place à un boom minier des années 1960 suite à la découverte de nouvelles mines dans le secteur de Timmins. [1] Lorsqu’il perdit son emploi de mineur dans les années 1980 suite à une autre récession minière, Marcel, au lieu de déménager à Fugèreville, se dirigea plutôt vers Virginia Town, une autre ville de la région du Clay Belt, pour suivre des cours de camionnage. C’est principalement à cet endroit que sa petite famille —Diane, Mireille, Chantale et Carole - fut élevée. Marcel vit toujours à Virginia Town alors que ses enfants habitent différentes parties de la province et du pays. En effet, Diane vit présentement au Nouveau-Brunswick en raison des nombreuses perspectives d’emploi dans le domaine des techniques en radiologie. Chantale, quant à elle, enseigne le français à Ottawa. Les deux autres filles de Marcel, soient Carole et Mireille, habitent l’Ontario du nord-est pour des raisons qui nous sont inconnues. Ces quelques informations nous permettent de dresser un portrait de la famille : ayant débuté dans une petite ville du nord-est ontarien, celle-ci s’étend maintenant à tout l’est ontarien et même à une province des Maritimes.

La région par excellence pour l’étude de la famille Pâquet en Ontario est sans contredit le nord-est de l’Ontario ou, pour être encore plus précis, la région administrative appelée Timiskaming. Le milieu d’accueil pour Marcel et ses enfants, dans les années 1960, 1970 et 1980 ou encore pour Marcel et sa femme dans les années 1990, ne se caractérisait pas uniquement par la force du nombre élevé de résidents de langue maternelle française. Effectivement, un nombre important d’institutions et de services étaient et sont toujours offerts à la population franco-ontarienne. Selon Marcel Pâquet, Virginia Town et plusieurs autres villages possèdent une paroisse catholique et canadienne-française en plus d’une école paroissiale française. Pour ce qui est des outils par excellence de la culture et de l’information, soit la radio, la télévision et les journaux, le Timiskaming et la grande région du nord-est de l’Ontario sont très bien desservis par un réseau de retransmission des ondes provenant de Sudbury ou par un réseau d’institutions journalistiques. En effet, Sudbury est une région clef pour la retransmission d’émissions radiophoniques (depuis 1964) ou télévisées (depuis 1973) de langue française. [2] De plus, les journaux La Tribune (Sturgeon Falls) et Le Voyageur (Sudbury), sans compter les nombreuses revues mensuelles écrites au Timiskaming, sont des périodiques populaires et bien ancrés au sein de la population. [3] Enfin, il ne faut pas oublier l’importance de la proximité du Québec. Ainsi, les contacts avec cette province sont toujours importants, que ce soit pour voir des membres de la famille habitant à Fugèreville ou pour prendre des nouvelles de la " mère patrie ". Comment oublier les propos de Mathilda Savard-Pâquet qui a affirmé que Virginia Town est un vrai village québécois, sans véritable contraste avec le Québec. Bref, le Timiskaming et le nord-est ontarien referment une importante communauté francophone dynamique de par ses institutions et tournée vers deux centres géo-culturels que sont la province de Québec et la ville de Sudbury.

S’il est une chose que l’auteur s’est fait répéter constamment durant les entrevues téléphoniques avec Mathilda et Marcel, c’est que la langue française fut et demeure toujours excessivement importante. C’est en quelque sorte LA langue familiale. Marcel a affirmé qu’à la maison, lorsque ses enfants étaient petits, l’anglais était interdit. Il acceptait volontiers que ses enfants utilisent l’anglais dans les cours de récréation ou avec des amis dans le but qu’ils deviennent bilingues mais, dans la classe et à la maison, le français devait être LA seule langue acceptée. Il inculqua donc à ses enfants, avec l’aide de sa femme, elle aussi Canadienne française, une habitude et des valeurs fondamentales vis-à-vis le français. Ses filles ne l’oublièrent point et, lorsqu’elle quittèrent le nid familial, elles firent du français la seule langue du foyer. Au fait, est-ce que l’expérience de Marcel et ses filles est unique ou si elle peut s’intégrer dans un courant plus global de cet Ontario du nord-est? Des études ont démontré avec certitude que le taux de conservation du français en Ontario de l’Est et du Nord-Est est d’un peu plus de 70%, comparativement à une moyenne provinciale de 61%. [4] Les institutions et la proximité du Québec, que nous avons étudiés précédemment, jouent certainement un rôle non négligeable dans ce phénomène. Néanmoins, dans le cas de Marcel, d’autres facteurs peuvent entrer en ligne de compte. Premièrement, dans une étude de Diane Farmer et Jeff Poirier, nous apprenons que "L’influence de la mère sur la langue des enfants demeure manifestement la plus forte, tout en étant liée aux conditions du milieu qui favorisent ou non la conservation de la langue" [5] . Ainsi, la femme de Marcel est une Franco-Ontarienne d’origine et tous les enfants sont des filles; aussi bien dire que cette famille ne comporte que des femmes francophones! De plus, avoir deux parents francophones contribuent généralement à promouvoir efficacement le français à la maison. [6] La famille de Marcel possède donc les atouts pour promouvoir et garder le français.

Une dernière constatation implique le caractère " politico-culturel " des membres de la famille : l’identité. Mathilda, Jean-Luc et Marcel se disent indubitablement Québécois alors que les filles de Marcel se disent plutôt Canadiennes françaises. Nous pouvons facilement comprendre l’identité de Jean-Luc et Marcel puisqu’ils sont tous les deux nés au Québec et que cette province représente toujours pour eux un territoire familial important. Mais comment expliquer le changement d’identité en ce qui concerne les filles de Marcel? Tout d’abord, il faut noter que cette appellation (Canadien français) est courante chez les jeunes francophones de l’Ontario puisque, dans une étude de Julie Boissonneault, 34,5% s’identifient comme des Canadiens français (alors que 35% s’identifient Franco-Ontariens et 21,3% s’identifient Canadiens). [7] Il est clair que les filles ne se nomment pas Québécoises puisqu’elles ne sont pas nées au Québec et ne se nomment pas Franco-Ontariennes puisqu’elles ont plusieurs affinités à l’extérieur de l’Ontario. Ainsi, elles voyagent régulièrement au Québec pour visiter la famille de leur père. De plus, une fille comme Diane ne vit pas au Québec ou en Ontario et une fille comme Chantale côtoie constamment le Québec à partir d’Ottawa. L’idée est que dans une attitude de réconciliation avec le Québec, l’Ontario et le Nouveau-Brunswick et la langue française, elles préfèrent s’appeler Canadiennes françaises. Le français, pour la famille Pâquet, a donc un avenir plutôt positif.

Les Lessard et le Massachusetts : le Québec psychologiquement loin
L’expérience de la famille Lessard, avec Emmanuel Lessard, est totalement distincte de celle de Marcel Pâquet. En effet, c’est en devenant soldat pour l’armée canadienne dans les années 1950 qu’Emmanuel a appris à voyager entre les différentes bases militaires et dans les autres pays. En 1962, il rendit visite à un ami qui habitait Boston, au Massachusetts. Émerveillé par cette ville ainsi que par ses capacités d’emploi, Emmanuel décida d’abandonner la vie militaire et de s’établir à Nathique, en banlieue de Boston. C’est alors qu’il rencontra l’Américaine Marie Heiser et qu’il se maria dans les années 1960. De toute évidence, l’expérience d’Emmanuel s’insèrait dans le groupe de Canadiens qui traversaient la frontière au nombre d’environ 30 300 personnes par année. Les raisons de ces départs pour une vie américaine n’étaient plus uniquement pour un emploi dans les manufactures, mais également pour de meilleures conditions d’emploi dans tous les domaines, pour de meilleurs salaires, pour un espoir d’augmenter son prestige ou son rang social, pour des liens familiaux, pour l’aventure du voyage, pour le climat tempéré, etc. [8] Emmanuel et Marie eurent deux enfants, une fille morte il y a plusieurs années et un garçon Paul. Il est intéressant de noter que Paul habite toujours à Nathique et qu’il s’est marié avec une fille de Saint-Joachim il y a quelques années. L’étude du milieu d’accueil et de vie des membres de la famille Lessard aux États-Unis sera donc limitée à Boston et au Massachusetts.

Avant de parler des institutions et des services francophones au Massachusetts et dans sa plus importante ville, Boston, il serait indubitablement préférable de déterminer la nature et les caractéristiques de la communauté francophone de cet état et de cette ville. Au Massachusetts, en 1980, les résidents de langue maternelle française —que ce soit des Canadiens français ou des Français- se comptaient au nombre de 390 000 personnes. [9] Les communautés canadiennes-françaises occupent donc principalement le centre-nord, le nord-ouest et le centre-sud du Massachusetts. Dans certaines villes de ces régions, les francophones peuvent représenter jusqu’à 30% de la population. Il faut noter que la grande région métropolitaine de Boston et ses environs est l’endroit où il y a le plus faible pourcentage de francophones (1% à 4,9%). [10] Nous pouvons donc affirmer avec fermeté qu’Emmanuel et sa famille n’ont pas la même expérience territoriale que la très grande majorité des Francophones du Massachusetts. Cette situation a certainement des répercussions au niveau des institutions et des services français disponibles. En fait, il faudrait élargir l’espace géo-culturelle à l’ensemble de la Nouvelle-Angleterre dans l’espoir de recueillir le plus d’informations possible sur les rares institutions et services survivants. Sur le plan religieux, les nombreuses paroisses canadiennes-françaises qui existaient dans les " petits Canadas " sont de plus en plus rares. Ainsi, les paroisses s’anglicisent constamment et il devient de plus en plus difficile pour un catholique francophone d’obtenir des messes en français. [11] Du côté scolaire, les écoles paroissiales nombreuses et effectives du temps des " petits Canadas " ont, elles aussi, décliné énormément et fermé plusieurs de leurs portes. Il en reste très peu aujourd’hui dans toute la Nouvelle-Angleterre [12] et on peut très bien comprendre pourquoi la banlieue où demeure Emmanuel n’en contient pas; la communauté française dans la région de Boston est trop dispersée et faible en population. Quant à la presse francophone, monsieur Lessard affirme ne pas en avoir accès aujourd’hui puisque Boston n’est pas l’hôte d’un journal francophone. Dans toute la Nouvelle-Angleterre, les journaux francophones sont surtout locaux, tel Le Journal de Lowell qui ne dépasse guère les limites de la ville. [13] Comme on peut le constater, Nathique n’offre pas beaucoup d’institutions et de services francophones à la famille Lessard. Cette situation est néfaste pour la conservation du français.

Si, pour la famille Pâquet, il semble indispensable d’apprendre et d’utiliser abondamment la langue française, la situation est tout à fait différente chez les Lessard de Boston. En effet, le français ne fut jamais de mise entre Emmanuel et sa femme américaine et entre Paul et ses parents. Paul n’a jamais été bilingue et les seules fois où il a vraiment eu l’occasion de parler français furent durant ses voyages à Saint-Joachim. Même aujourd’hui marié à une Québécoise, Paul affirme que l’anglais est de mise à la maison. Si le français semble en déroute malgré la proximité physique du Québec, peut-il exister une explication? L’absence d’institution constitue certainement une très bonne partie de la réponse. Comment un fils comme Paul, lorsqu’il était enfant et adolescent, a-t-il pu valoriser le français si tout ce qu’il voyait autour de lui reflétait la culture américaine et la langue anglaise? Il n’a jamais eu l’occasion de donner une chance à son côté francophone. Mais cette explication n’est pas la seule en cause dans la perte du français. Ainsi, il ne faut pas mettre de côté le fait que la mère joue un rôle primordial dans l’éducation des enfants [14] et que celle de Paul est une Américaine. Ne sachant pratiquement pas le français, elle a donc inculqué des valeurs anglaises ainsi que la langue anglaise à son fils. Un autre facteur pourrait être un manque de volonté de la part des parents de Paul et des futurs parents. En effet, il est reconnu que depuis les années 1950 une américanisation rapide des Franco-Américains ou des Canadiens français, qui venaient tout juste d’émigrer, est en vigueur. Les couples " mixtes " et même les couples francophones décident désormais de parler la langue de Shakespere. La langue maternelle des enfants de ces couples n’est plus le français. [15] Enfin, une dernière explication à l’effacement du français est la perception qu’ont les jeunes Franco-Américains du bilinguisme. Ainsi, selon Claire Quintal, " Le bilinguisme, à un certain stade du développement culturel d’un peuple, paraît être plutôt une complication dans la vie d’un jeune qu’un enrichissement [surtout chez les Franco-Américains qui vivent dans un pays où le bilinguisme n’est pas valorisé]." [16] . Emmanuel, qui n’a pas favorisé beaucoup le français, et Paul, qui choisit sans cesse de parler anglais à la maison, répondent donc à cette observation.

Un bref clin d’œil à l’identité " politico-culturelle " d’Emmanuel et de Paul me permettra de conclure sur cette partie. Emmanuel se décrit tout d’abord Québécois et Américain, ce qui est tout à fait normal puisqu’il possède deux citoyennetés : la citoyenneté canadienne et la citoyenneté américaine. Dans l’étude réalisée sur les émigrés canadiens aux États-Unis entre 1955 et 1968, on apprend que de 20% à 30% des Canadiens qui émigrent chaque année décident de demander la citoyenneté américaine et de rester aux États-Unis. [17] Emmanuel se classifie donc dans cette partie des émigrés qui décident de devenir Américains. Quant à Paul, lorsqu’est venu le temps de choisir sa nationalité et sa citoyenneté, on comprend mieux pourquoi il a décidé d’être un Américain : il a toujours vécu aux États-Unis et sa seule langue parfaitement maîtrisée est l’anglais.

Pour conclure, il serait important de retracer chaque partie de cette étude en mettant toutefois l’accent sur le caractère opposé des familles Pâquet et Lessard. L’étude sur la famille Pâquet a expliqué le caractère historique des Pâquet en Ontario, soit le travail dans les mines. Quant à la famille Lessard, c’est un peu par hasard, lors d’une visite chez un ami, et pour des raisons économiques qu’Emmanuel s’est établi à Nathique. Une étude du milieu de vie de la famille de Marcel Pâquet a permis de mettre à jour une communauté francophone du nord-est et de l’est de l’Ontario dynamique de par plusieurs institutions et services offerts en français, telles les écoles, les paroisses, la radio, la télévision, etc. Du côté Lessard, Emmanuel éleva son fils dans une ville ne contenant pratiquement pas d’institutions et services français. Même l’état, le Massachusetts, et la région, la Nouvelle-Angleterre, contiennent que très peu d’écoles, de paroisses catholiques, et de journaux qui sont en déclin constant. La communauté française de la famille Pâquet possède un poids démographique important et conserve, chiffres à l’appui, considérablement bien la langue française. Marcel et ses filles s’acharnent à conserver la langue de Molière et c’est en partie pour cette raison que les filles se décrivent Canadiennes françaises. Le français est primordial pour eux. Par contre, en Nouvelle-Angleterre, l’absence d’institutions et de services français, combinée à une vision négative du bilinguisme et à un manque de volonté des parents, explique la disparition progressive du français dans la famille.

[1] CHOQUETTE, Robert, L’Ontario français, historique, Saint-Laurent, Éditions Études Vivantes, 1980, p. 124-127; GOUVERNEMENT DE L’ONTARIO, Explorations et enracinements français en Ontario, 1610-1978, Toronto, Ministère de l’éducation de l’Ontario, 1981, p. 119-121 et 134-135; PAQUIN, Normand, Histoire de l’Abitibi-Témiscamingue, Rouyn, Collège du Nord-Ouest, 1981, p. 26.[2] CHOQUETTE, Robert, Op. cit., p. 226; VALLIÈRES, Gaetan et Marcien VILLEMURE, Atlas de l’Ontario français, Saint-Laurent, Éditions Études Vivantes, 1981, p. 43 et 45. [3] VALLIÈRES, Gaetan et Marcien VILLEMURE, Op. cit., p. 40-41.[4] FARMER, Diane et Jeff POIRIER, «La société et les réalités francophones en Ontario», dans Joseph Yvon THÉRIAULT (éd.), Francophonies minoritaires au Canada : L’État des lieux, Moncton, Éditions d’Acadie, 1999, p. 273.[5] Ibid., p. 274.[6] Ibid.[7] BOISSONNEAULT, Julie, «Bilingue/francophone, Franco-Ontarien/Canadien français : Choix des marques d’identité chez les étudiants francophones», Revue du Nouvel-Ontario, 20 (1996), p. 183-188.[8] SAMUEL, T.J., Migration des Canadiens de naissance entre le Canada et les États-Unis d’Amérique de 1955 à 1968, Ottawa, Imprimeur de la Reine pour le Canada, 1970, p. 1 et 30-36.[9] TAGER, Jack et Richard W. WILKIE (éds.), Historical Atlas of Massachusetts, Amherst, The University of Massachusetts, 1991, p. 91-92.[10] Ibid.[11] ROBY, Yves, Les Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre : Revues et réalités, Québec, Éditions du Septentrion, 2000, p. 426.[12] Ibid., p. 430.[13] FRENETTE, Yves, Les Francophones de la Nouvelle-Angleterre, 1524-2000, Montréal, INRS Urbanisation, Culture et Société, 2001, p. 53 et 60; QUINTAL, Claire, «Les institutions franco-américaines : pertes et progrès», dans Dean LOUDER (dir.), Le Québec et les francophones de la Nouvelle-Angleterre, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1991, p. 69; ROBY, Yves, Op. cit., p. 433.[14] FARMER, Diane et Jeff POIRIER, Loc. cit., p. 274.[15] ROBY, Yves, Op. cit., p. 420-422.[16] QUINTAL, Claire, Loc. cit., p. 78.[17] SAMUEL, T.J., Op. cit., p. 40.

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LES MOTS DE LA VILLE EN INUKTITUT,
LANGUE DES INUIT DE L’ARCTIQUE ORIENTAL CANADIEN

Sylvie TEVENY
Chercheur indépendante et présidente de l’association Inuksuk
Diplômée de l’Institut national des langues et civilisations orientales
en langue et culture inuit

La population inuit, dont la démographie est en courbe ascendante, s’élève à un peu plus de 120 000 personnes réparties dans le nord de l’Alaska (les Inupiat), dans l’Arctique canadien (les Inuit) et au Groenland (les Kalaallit).
Le terme "inuit", pluriel de "inuk", doit s’entendre au sens d’un ethnonyme générique qui signifie "êtres humains". À la demande des Inuit, il a remplacé, depuis une vingtaine d’années, l’appellation "Esquimaux" d’origine protoalgonquienne, ne signifiant très probablement pas, contrairement à ce que l’on a souvent répété, "mangeurs de viande crue" mais "parlant une langue étrangère" [1] . Sans exclure les ethnonymes régionaux, le terme "inuit" joue aujourd’hui un rôle générique. Il rapproche des groupes qui reconnaissent avoir des visions du monde, une histoire et une langue communes.
Ce peuple inuit, qui était nomade il y a moins de quarante ans, expérimente, depuis le passage à la sédentarisation, un milieu social totalement nouveau, avec difficultés certes, mais avec un dynamisme manifeste. Des villages (appelés communautés), dans lesquels des institutions urbaines virent le jour, ont été créés.
Avec la mise en place du territoire du Nunavut, cette entité politique canadienne officialisée le 1er avril 1999 et placée sous la responsabilité des Inuit, apparaissent de nouvelles institutions et de nouveaux concepts urbains. Ce travail de recherche vise à mettre en évidence la manière dont la ville est linguistiquement et conceptuellement appréhendée chez un peuple récemment sédentarisé. L’objectif étant de souligner comment, à partir de la création du lexique urbain, les Inuit construisent l’image de la ville et, de fait, se construisent en tant que population urbaine.

Un travail de terrain m’a permis de recueillir un lexique urbain d’environ 150 termes et d’appréhender la manière dont les nouveaux termes sont créés, diffusés et utilisés. Cette enquête a été réalisée à la fin de l’année 1998 à Iqaluit (élue capitale du Nunavut par plébiscite) laquelle, avec ses 4 500 habitants au moment de l’enquête, constituait, et constitue toujours, la seule grande ville du territoire. Il en ressort que la vitalité de la langue inuit est telle que des milliers de termes nouveaux sont créés sans emprunt à l’anglais. Le lexique traditionnel est, ici, au fondement même de la création lexicale. Les expériences, notions et concepts antérieurs à la présence occidentale, sont mobilisés pour nommer les nouvelles réalités. [2]
Mes travaux s’inscrivent dans le cadre d’un projet de recherche international intitulé " les mots de la ville " initié par le CNRS en collaboration avec l’Unesco. Ce programme couvre différentes aires linguistiques et géographiques de par le monde.

Iqaluit, capitale du Nunavut
La ville d’Iqaluit, anciennement dénommée Frobisher, a vu le jour dans les années 1940 autour d’une base militaire américaine, remise à l’armée canadienne en 1946 et qui est restée en service durant la guerre froide. Dans les années 1950, de nombreux Inuit, espérant une amélioration de leur qualité de vie, quittèrent leur campement pour venir s’installer près de la base.
En 1971, la communauté de Frobisher reçut le statut de hameau, en 1974 celui de village, en 1980 celui de ville. En 1987, les habitants votèrent en faveur du toponyme autochtone : Frobisher devint Iqaluit (" les poissons " en inuktitut). Puis, la ville continua son expansion : sa population, qui s’élevait à environ 1 670 personnes en 1971, comptait près de 4 500 habitants en 1998. Plaque tournante de transport et de commerce de la région, la ville est aujourd’hui reliée par voie aérienne aux villes du sud du Canada, au Groenland et aux autres communautés arctiques. Avec son collège silattuqsarvik, qui dispense un enseignement pré-universitaire, la ville est devenue le principal lieu d’enseignement de l’Arctique oriental canadien.

Iqaluit est aujourd’hui une ville moderne pourvue également de l’Assemblée législative du territoire, de deux écoles élémentaires, d’un lycée, d’un hôpital bien équipé, de plusieurs hôtels, d’une piscine, d’un musée, d’un office du tourisme, etc.
Iqaluit est une ville sans adresses, plus précisément sans noms de rue, où chaque construction possède un numéro allant, en 1998, de 100 à environ 2600. La ville prenant de l’expansion, quelques noms de quartier qui portent des noms anglais [3] sont apparus ces dernières années et sont souvent précisés lorsqu’une adresse est donnée:
- " Lower base " (situé près de l’aéroport, sur le site de l’ancienne base militaire),
- " Old Iqaluit " (un peu plus au sud-est, ancien village des Inuit installés près de la base) comprenant " Beach area " (les toutes premières maisons construites près de la plage),
- " Happy Valley " (à flanc de colline),
- " Tundra Valley " (toujours à flan de colline un peu plus à l’Est, quartier le plus récent),
- et, enfin, " The new division " (un peu plus au nord, un quartier où se construisent actuellement une école pour jeunes en difficulté et de nombreuses habitations).
Il apparaît assez simple de se situer, mais l’expérience prouve que les habitants trouvent le système d’organisation des adresses assez complexe. Le nom du quartier s’avère être généralement une précision nécessaire et un point de référence est souvent donné : " près de chez untel, dans tel quartier ", ou " près de la maison au toit vert, dans tel quartier " ou encore " derrière tel magasin " ou " près de telle école ". Un dessin sur le coin d’une feuille, schématisant telle ou telle maison ou bâtiment pour situer une adresse, est fréquemment réalisé. Les chauffeurs de taxis, très majoritairement Uiviit (canadiens francophones) [4] , sont les seuls, avec les pompiers, à connaître la ville sur le bout des doigts.
Ville de la rencontre des cultures des Inuit et des Qallunaat [5] , Iqaluit tente aujourd’hui de se pourvoir du meilleur des deux mondes. Elle est, néanmoins, confrontée à d’importants problèmes sociaux et notamment à un problème d’alcoolisme, fléau endémique dévastateur puisque la très grande majorité des violences conjugales, abus sexuels, suicides, problèmes de santé mentale et accidents mortels y sont directement liés. Plusieurs autres communautés de la région ont, par choix démocratique, interdit la vente libre et la consommation d’alcool, choix révélateur d’un problème de surconsommation mais également d’une prise de conscience des Inuit des méfaits de l’alcool. À Iqaluit, on en consomme en grande quantité dans l’unique bar imialuqarvik " l’endroit où il y a la grande eau (l’alcool) [6] " et l’unique boîte de nuit, paradoxalement tenue par une institution militaire canadienne, mumirvik " l’endroit où l’on remue son corps" [7] , lieux connus et nommés par tous par leurs noms propres. Outre cet important problème d’alcoolisme, la ville est également confrontée à un récent problème de vente de stupéfiants. L’alcoolisme et la consommation de drogue révèlent les difficultés de transition que vivent de nombreux Inuit dans cette ville. Ayant été choisie pour être la capitale du Nunavut, ville représentante de ce territoire géré par les Inuit eux-mêmes, il importe aujourd’hui qu’Iqaluit parvienne à résoudre ses problèmes sociaux.

Les Inuit ont mis eux-mêmes en place le Nunavut, ce gouvernement territorial qui signifie "notre terre" en inuktitut. Ce nouveau territoire canadien s’inscrit dans un cadre légal et sous-entend qu’une terre ancestrale acquiert le statut de territoire au sein de la confédération canadienne. Le Canada a ainsi accordé aux Inuit la reconnaissance d’un territoire qui, avec ses 2,2 millions de kilomètres carrés, constitue la plus grande entité de la confédération. Leur patrie est désormais administrée par un gouvernement public et non-ethnique, mais la majorité inuit résidant sur ce territoire (plus 80% des 28 000 habitants) fait du Nunavut un gouvernement inuit de facto [8] . Cette reconnaissance territoriale est l’aboutissement d’une revendication globale qui s’est affirmée au fil des trente dernières années. La création du Nunavut, quant à elle, a mis un terme à plus de vingt ans de négociations pacifistes menées avec constance et détermination entre un petit groupe d’Inuit de cette région et le gouvernement fédéral du Canada. [9]
Le Nunavut devrait permettre aux Inuit de prendre en main leur destin social, économique et politique. Ce nouveau territoire favorise l’installation de nouvelles institutions et l’émergence de nouveaux concepts urbains. De plus, le gouvernement du Nunavut en s’engageant à promouvoir l’inuktitut laisse présager une accélération en matière de protection de la langue.

La langue inuit
Les Inuit de Nunavut et du Nunavik parlent l’une des variétés langagières de ce que l’on appelle le continuum inuit qui lui-même appartient à la famille linguistique eskaléoute (ou eskimo-aléoute). Ce continuum inuit regroupe les langues parlées dans le nord de l’Alaska, l’Arctique canadien (l’inuktitut au centre et dans la partie orientale) et au Groenland.
Il est à noter que, de la Tchoukotka (Sibérie) au Groenland en passant par l’Alaska et l’Arctique canadien, les variétés langagières, malgré les disparités, sont unies par une phonologie, une morphosyntaxe et un lexique de base communs. [10]
Soulignons que la langue inuit, de tradition essentiellement orale, a été transcrite par les missionnaires à des époques différentes, lors de la christianisation (XVIIIe siècle au Groenland et au Labrador, XIXe siècle en Alaska et dans l’Arctique canadien et XXe siècle dans certaines régions de l’Arctique canadien et en Sibérie). Dans l’Arctique oriental canadien, le syllabaire, créé par les missionnaires afin de diffuser rapidement la parole biblique, est utilisé depuis les années 1850. Il a été si bien intériorisé qu’il fait aujourd’hui figure de marque identitaire. [11]
Le lexique inuit est extrêmement expressif. Il possède l’extraordinaire pouvoir de faire entrevoir certains mécanismes de la dynamique de la pensée. Il est en lui-même une définition descriptive du terme évoqué et se présente comme une sorte de paraphrase explicative.
De par sa structure par accumulation, l’inuktitut se prête assez bien à l’analyse lexicale et les termes récents révèlent de manière expressive certains aspects du rapport au monde actuel. Nous en verrons quelques exemples.

La création lexicale
Parlé par plus de 90 % de la population, l’inuktitut se trouve aujourd’hui dans une situation favorable. La plupart des parents veillent à ce que leurs enfants s’expriment entre eux en inuktitut en faisant le moins d’emprunts possibles à la langue seconde (l’anglais ou le français). Les Inuit considèrent que leur culture ne sera pas menacée aussi longtemps que les expériences nouvelles trouveront une désignation en inuktitut. Ils acceptent également de voir se modifier certains traits de leur culture sous réserve qu’ils continuent à s’exprimer dans leur langue.
La langue inuit ayant le statut de langue officielle du territoire du Nunavut depuis 1999 et de langue autochtone officielle depuis 1990, l’activité de traduction et de création lexicale est intense. Outre la traduction obligatoire des textes officiels, les responsables des hôpitaux, des Cours de justice et les organisateurs de conférences font, depuis une quinzaine d’années, appel à des interprètes. De plus, le gouvernement du Nunavut s’est engagé à promouvoir l’inuktitut et à en faire la langue de travail dans toutes les sphères d’activités du gouvernement. Aujourd’hui, de nombreux Inuit souhaitent travailler dans leur langue et, pour ce faire, la diffusion de la création lexicale s’avère indispensable.
Les enquêtes réalisées révèlent une création lexicale dynamique face aux transformations du milieu socioculturel. Entré en contact, depuis plusieurs décennies, avec des objets, des institutions et des concepts nouveaux, ce peuple se trouve, depuis lors, face au défi de désigner ces nouvelles réalités. Très actif, il produit de nouveaux termes sans recours à la langue seconde (majoritairement l’anglais) pour désigner des notions récemment introduites dans la région. Ils ont, depuis les premiers contacts, fait le choix de la néologie et préfèrent aux emprunts, des créations lexicales formées à partir de radicaux et de morphèmes déjà existants [12] . Ce faisant, ils sont aujourd’hui en mesure d’utiliser leur langue pour désigner tout ce qui les entoure.
La vitalité de la langue est étroitement liée à la volonté de préserver la langue, laquelle est favorisée par aptitude structurelle à intégrer les réalités du monde contemporain en fabricant de nombreux termes nouveaux sur le modèle de son lexique traditionnel, lui-même caractérisé par une grande transparence descriptive. Les néologismes sont souvent des composés descriptifs qui se présentent, tout comme le lexique traditionnel, comme des paraphrases explicatives. Exemple : niuqruqattatulirijikkut

-niuqru- : "partir d’un endroit pour rendre visite" -qatta- : "régulièrement, fréquemment" -tut- : "les gens qui" -liri- : "s’occuper de" -ji- : "celui qui agit" -kkut- : "le groupe"

— traduction littérale : "l’organisme qui s’occupe des gens qui partent régulièrement d’un endroit pour rendre visite"

— traduction : office du tourisme

Trois modes de désignation sont utilisés :

- la création lexicale proprement dite (lexicalisation) :

Elle est la plus fréquente. Elle consiste à créer des lexèmes nouveaux à partir de radicaux et de morphèmes déjà existants. Ces nouveaux lexèmes désignent très fréquemment la fonction du désigné et sont constitués à partir des morphèmes -uti "qui sert à" et -vik "l’endroit où, le moment où" (morphème spatiotemporel). Ils peuvent également exprimer la forme, l’apparence, ou encore être assimilés à un élément de la culture traditionnelle en y accolant un affixe augmentatif, diminutif, amélioratif, etc. Exemple : katimmavik = " l’endroit ou le moment pour se réunir " = la salle de réunion ; katimmavijjuaq = " le grand endroit ou moment par excellence pour se réunir " = le Parlement.

- le glissement sémantique

Il consiste à étendre ou à remplacer la signification de certains termes traditionnels sans en changer la forme. Exemples : tuqsuuk = le porche (double tunnel de l’iglou, référence à une chose cylindrique et double) ; nunalik = ville ou communauté (campement traditionnel)

- l’emprunt à une langue étrangère (très majoritairement l’anglais)

Il est peu fréquent et toujours phonétiquement adapté. Exemples : paalisi = policier, minista = ministre, taun = ville. Il peut également donner lieu à des formations motivées. Exemple : kaapiqarvik = le café-bar, construit sur le terme kaapi = café.
De plus, il existe désormais un quatrième mode de désignation et très marginal, le calque. Il consiste à traduire littéralement en inuktitut le mot anglais. Exemple : le président d’une assemblée, souvent appelé en anglais "the Chair", se dit itsivautaq (la chaise).
La lexicalisation est, de loin, le mode de désignation le plus courant au détriment de l’emprunt direct. Sur les quelques 150 termes inuit appartenant au lexique urbain 82,5 % sont des lexicalisations, 10 % des glissements sémantiques, 7,5 % des emprunts adaptés à la phonologie inuit et un terme est créé sur le principe du calque "le centre de désintoxication" paniqsivik "l’endroit où l’on est sec" de to be dry.
L’inuktitut est donc extrêmement fécond en néologismes. Il détient, par chance, les ressources nécessaires pour intégrer les nouvelles réalités du monde contemporain de façon inventive. Dans la pratique quotidienne, une place importante est laissée à l’autonomie. L’innovation lexicale spontanée a sa place dans ce processus de création qui a la particularité d’être totalement pris en charge par la communauté.
Cette activité spontanée ne devient une entreprise concertée qu’à l’occasion d’ateliers institutionnels. Depuis une dizaine d’années, dans le cadre de la formation universitaire d’interprètes-traducteurs du Ukiuqtatumi silattuqsarvik (Collège arctique du Nunavut) à Iqaluit, des groupes de travail se réunissent régulièrement pour mettre à jour des terminologies nouvelles et élaborer des glossaires qui leur servent d’outil de travail. Ces documents, rédigés par ordre alphabétique, présentent chaque terme en anglais, en français et en inuktitut (syllabaire et écriture alphabétique). Ils regroupent des créations nouvelles et un certain nombre de termes déjà existants qui seront utilisés, d’une part, dans les textes officiels et lors des conférences thématiques par les interprètes-traducteurs. D’autre part, ces glossaires étant thématiques, les professionnels des différents secteurs concernés, tout comme ceux des médias et de l’enseignement, peuvent également s’y référer. Ainsi, les termes créés au sein de ces groupes de travail sont véhiculés vers l’ensemble de la communauté.
Le rôle de ces ateliers de création est d’enrichir la terminologie inuit en désignant les nouvelles réalités et en inuitisant les termes existants en anglais. De jeunes traducteurs inuit secondés par des Aînés, retiennent, sur un accord commun, de nouveaux termes, en veillant à sélectionner, dans la mesure du possible, les plus courts pour une meilleure maniabilité et une meilleure diffusion.
Il importe de souligner qu’il existe des variations qui sont principalement des variations régionales. En effet, un concept peut être perçu de façon différente d’une communauté à l’autre de l’Arctique. Une enquête de Louis-Jacques Dorais réalisée en 1968-69 au Québec-Labrador, révélait que, à cette période, sur 950 désignations nouvelles 133 seulement étaient partout désignées de la même façon [13] . Lors de la création d’un terme, différents traits pertinents sont retenus. La terminologie choisie révèle une certaine façon d’appréhender les choses. D’une communauté à l’autre, le choix des désignations des nouveaux termes peut donc varier. Il n’existe pas, à l’heure actuelle, de volonté unanime de normalisation. Dans le cadre de mon enquête, ayant travaillé auprès d’Inuit provenant de plusieurs communautés de l’Arctique, il m’a été rapporté de nombreux termes différents pour un même objet. Seuls les termes "école", "hôpital", "magasin" et "maison" étaient désignés par tous de la même façon.

Le lexique urbain
Bien qu’Iqaluit soit une communauté qui depuis les premiers contacts fonctionne en anglais, il existe, depuis ces dernières années, une très forte volonté d’inuitisation de la ville qui traduit un désir d’appropriation d’une réalité importée.
Les néologismes urbains faisant référence à la vie quotidienne, leur utilisation est très largement répandue tant dans un cadre familial, amical que professionnel. Ce phénomène est particulièrement marqué chez les personnes de 25 ans et plus, davantage sensibilisés au maintien de leur langue que les plus jeunes. Il est à noter qu’outre le critère de l’âge, ils semblent être utilisés par toutes les catégories socioprofessionnelles et ne sont pas réservés à l’usage des professionnels de la traduction.

De plus, certains néologismes ne font pas toujours l’unanimité. Ils peuvent également faire l’objet de contestation de la part des Aînés. À propos du collège silattuqsarvik "l’endroit où l’on acquiert la sagesse", par exemple, ils rappellent régulièrement que l’on n’acquiert pas la sagesse dans une institution scolaire mais des connaissances. Pour cette raison, certains Aînés ont manifesté le souhait qu’un terme plus adéquat soit choisi.
Soulignons que de nombreux termes du lexique relevé ne sont pas des néologismes récents, la plupart des structures ou des objets urbains étant apparus dès la création des premières communautés inuit dans les années 50-60. Ces termes ont souvent été transmis par les Aînés. D’autres termes, cependant, sont beaucoup plus actuels et ont été appris à l’école ou par les médias, tels que "capitale", "palais de justice", "centre de désintoxication", "maison des femmes battues", "école supérieure", "résidence universitaire".
Chez les Inuit, la création lexicale spontanée ou concertée est perçue de façon ludique. Le jeu consiste à piocher dans les radicaux, les morphèmes ou le lexique déjà existants, à juxtaposer des éléments pour former le syntagme le plus adéquat possible puis à s’accorder sur un terme.
Toutes les personnes interrogées lors de mon enquête, interprètes-traducteurs, enseignants, agents d’accueil ou étudiants, ont manifesté un très vif intérêt pour ce travail, et ont permis l’élaboration d’une liste de désignations nouvelles concernant la ville et ses territoires d’environ 150 termes. Quelques Aînés ont également été spontanément consultés.

Conclusion
Les Inuit gèrent leur activité de création lexicale de façon collective, tout comme le sont les décisions concernant la communauté en général. De nos jours encore, le consensus est un mode de fonctionnement valorisé. Soulignons, outre une création spontanée, la fréquence de la consultation des Aînés. Cette consultation révèle que l’activité de création lexicale, activité "contemporaine", intègre, cependant, un cadre social "traditionnel".

Les enquêtes menées mettent en lumière une très grande disponibilité à l’égard de l’élargissement lexical et de l’utilisation des termes récents. Un phénomène qui est révélateur d’une volonté collective d’appropriation du monde actuel. Un peuple qui élargit son lexique pour nommer son nouvel environnement apporte la preuve qu’il est capable de s’insérer dans un monde moderne tout en préservant sa langue et par là même sa culture.
Les Inuit, tout comme les francophones, notamment au Québec, excellent, nous venons de le voir, dans le domaine de la néologie. L’élargissement du lexique permet d’éviter les emprunts à l’anglais. L’énergie déployée par les francophones en faveur de la protection de la langue s’apparente à celle des Inuit pour le maintien et la reconnaissance de l’Inuktitut.

[1] José Mailhot , “L’étymologie de Esquimau revue et corrigée”, Etudes/Inuit/Studies, II (2), 1978, p. 59-69.[2] Sylvie Teveny, “Les mots de la ville en inuktitut, genèse urbaine et création lexicale”, Les langues dans la ville, essai sur les registres urbains, François Leimdorfer et Paul Wald (Dir.), Paris, Maison des sciences de l’Homme, collection “Les mots de la ville”, 2004 (à paraître). [3] Un concours visant à "inuitiser" ces noms a été tout récemment lancé.[4] Nom donné aux francophones, qui sont en grande majorité des Québécois, et qui signifie “ les oui-oui ”, sous-entendu “ ceux qui disent oui-oui ”.[5] Au sens où les diverses cultures vivent côte à côte sans quartiers réservés et au sens où, surtout depuis l’avènement du Nunavut, l’épanouissement des cultures est l’un des thèmes prioritaires du gouvernement. Il n’en reste pas moins que le secteur administratif est encore actuellement très majoritairement anglophone dans l’attente d’un transfert total des pouvoirs au bénéfice des Inuit, processus ne devant s’achever qu’en 2009.[6] imi(q) = eau, alu(k) = augmentatif, qar = avoir, exister, vik = l’endroit ou le moment où.[7] mumikpuq = “il fait des acrobaties, il se met la tête en bas” et, par glissement sémantique “il danse”.[8] Michèle Therrien, Printemps inuit. Naissance du Nunavut, préface de John Amagoalik, Montpellier, Indigène éditions, coll. Indigène esprit, 1999. [9] Sylvie Teveny, “Le Nunavik et le Nunavut, itinéraire des négociations politiques” Les inuit de l’Arctique canadien, Pauline Huret (Dir.), Québec, AFI/Inuksuk, 2003.[10] Nicole Tersis et Michèle Therrien (dir.), Les langues eskaléoutes. Sibérie, Alaska, Canada, Groenland, Paris, CNRS éditions, Les sciences du langage, 2000.[11] Michèle Therrien, “Identité et forme graphique, le syllabaire des Inuit de l’arctique canadien”, L’Ethnographie, 85 (1), 1989, p. 71-88.[12] Michèle Therrien, “Néologies inuit et nouvelles traductions de la culture”, Etudes canadiennes/Canadian Studies, 41, 1996, p. 25-39.[13] Louis-Jacques Dorais, Lexique analytique du vocabulaire inuit moderne au Québec-Labrador, Québec, Presses de l’Université Laval, Centre de recherche international sur le bilinguisme (A-14), 1978.

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Dernière mise à jour : 2010-12-22 14 h 48