Résumé

CHARRON, Jean et DE BONVILLE, Jean. « La notion de paradigme journalistique: aspects théorique et empirique ». In BRIN, C.,CHARRON, J. et DE BONVILLE, J. Nature et transformation du journalisme: théorie et recherches empiriques. Québec: Presses de l'Université Laval, 2004a. P. 33-55.

Les auteurs analysent les implications théoriques et méthodologiques du concept de paradigme journalistique. Empruntée à la linguistique et à la théorie des révolutions scientifiques de Thomas Kuhn (La structure des révolutions scientifiques. Paris : Flammarion, 1983) la notion de paradigme suggère l'idée d'un système normatif de référence, d'un ensemble de modèles pratiques reproductibles par imitation. Un paradigme journalistique est constitué du code de production discursive incorporé par les journalistes et du répertoire de schémas cognitifs acquis par l'expérience et l'imitation qui conditionnent la « lecture » et l'interprétation du réel. Ainsi on peut dire, par analogie et en schématisant, que le journaliste apprend à concevoir et à produire un reportage ou une chronique à propos d'un référent quelconque en suivant des exemples paradigmatiques, un peu à la manière dont on apprend à conjuguer les verbes en suivant des exemples qui tiennent lieu de modèles. Cependant, à la différence de la conjugaison des verbes, le journalisme ne fait pas l'objet d'une normalisation formelle et univoque, consignée dans les manuels ; il est produit et reproduit quotidiennement par les journalistes eux-mêmes et par le fait de leur pratique, de la même manière qu'une langue est produite et reproduite par le seul fait de la parler. Et, comme la langue, les normes, les règles, les représentations, les méthodes qui constituent le paradigme ont une existence autonome, indépendante des individus journalistes, et, dans une certaine mesure, s'imposent à eux. Certes, tout, dans la réalité concrète du journalisme, ne se ramène pas à une application systématique de règles implacables dont les journalistes seraient à la fois les agents et les esclaves. Il est question ici de grammaire et non d'usage ; or, c'est le propre de la grammaire de ne pas prendre en compte les erreurs, les déviances, les idiosyncrasies et autres anomalies qui pullulent dans l'usage. En revanche, et une fois établi ce caractère régulé du journalisme, la problématique du changement nous renvoie à l'usage. Il arrive en effet que par incompétence ou par stratégie (notamment de distinction) les locuteurs commettent des « fautes » qui, si elles se répètent et s'étendent dans le temps et l'espace, vont devenir l'usage et vont finalement être reconnues dans la grammaire. Il n'en va pas autrement pour le journalisme. Un paradigme journalistique est donc, comme la langue, un ensemble de règles susceptibles de se transformer au fur et à mesure que les journalistes adaptent leur pratique aux changements dans les conditions concrètes de cette pratique.

Dernière mise à jour : 2010-11-16 09 h 52