Résumé

CHARRON, Jean et DE BONVILLE, Jean. « Le journalisme et le marché: de la concurrence à l'hyperconcurrence ». In BRIN, C.,CHARRON, J. et DE BONVILLE, J. Nature et transformation du journalisme: théorie et recherches empiriques. Québec: Presses de l'Université Laval, 2004f. P. 273-316.

Trois conditions nouvelles transforment fondamentalement le jeu concurrentiel auquel se livrent les entreprises de presse : une croissance exponentielle de l'offre d'information, qui accentue les préoccupations liées à la concurrence ; la liberté de choix du consommateur du fait de cette croissance de l'offre mais aussi du fait de l'innovation technique (la télécommande, la magnétoscope, le clic de la souris...), liberté qui fait de son attention une réalité volatile, imprévisible, capricieuse, que les médias cherchent à cerner par des techniques de plus en plus sophistiquées de mesure des auditoires ; finalement la transparence dans laquelle se joue dorénavant le jeu de la concurrence : en consultant les bulletins d'information des grands réseaux de radio-télévision, les réseaux d'information continue et les sites Internet des journaux, les journalistes de tous les médias peuvent savoir en temps réel ou presque et même prévoir comment les journalistes concurrents traitent ou comptent traiter tel ou tel sujet, et y adapter leurs propres choix. Les auteurs proposent la notion d'hyperconcurrence pour dénoter à la fois une intensification du jeu concurrentiel et un déplacement conséquent, ou plutôt un élargissement, du champ dans lequel se livre la bataille de la concurrence. Dans ce contexte, la concurrence est perçue comme l'affaire non seulement des entreprises de presse et des services commerciaux, mais des journalistes eux-mêmes. Ceux-ci doivent en effet composer avec une situation dans laquelle le public, constamment sollicité par une offre d'information pléthorique, tend à élever son seuil d'attention. Saisir et retenir l'attention du public devient une préoccupation constante qui conditionne le discours journalistique et qui force l'innovation. Cela se traduit, sur le plan des objets de discours, par une diversification et une certaine « privatisation » des domaines d'activités couverts par les médias et par une relative spécialisation des contenus, laquelle va de pair avec une segmentation plus fine des marchés. Il s'agit en somme de serrer au plus près les préférences d'un groupe de consommateurs, de manière à accroître la pertinence et, conséquemment, l'attrait du discours de presse. Celui-ci tend également et pour les mêmes raisons à emprunter à d'autres types de discours publics ou médiatiques (comme la dramatisation, l'humour ou la polémique) et à d'autres registres que ceux qui sont traditionnellement les siens (comme le langage populaire et le ton de la conversation) des traits susceptibles d'accroître sa valeur d'attention. La recherche de la distinction dans un contexte de surinformation incite en outre les journalistes à mettre en valeur un certain « point de vue ». La valorisation de la subjectivité du regard journalistique va de pair avec la valorisation de la subjectivité du public lui-même, qu'on cherche à fidéliser à travers un rapport d'intersubjectivité, de « communication », de reconnaissance mutuelle.

Dernière mise à jour : 2010-11-17 07 h 25